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vendredi 16 mars 2012

Les Papotins ou la tache de Mariotte, mise en scène d’Eric Petitjean à la Tempête

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Au singulier, le Papotin est un journal, édité depuis vingt ans par des jeunes qui se revendiquent atypiques, refusant la notion d’autisme. Au pluriel, les Papotins sont l’adaptation théâtrale des textes du magazine autour de six « journées » construites selon un rituel immuable par Eric Petitjean.

Le metteur en scène est tombé amoureux direct de la poésie et de la drôlerie de ces gens qui ne comprennent pas nos codes sociaux et qui n’ont accès ni aux symboles ni aux métaphores. Ils ne connaissent pas le second degré. Si on leur dit qu’on a un chat dans la gorge ils vont s’attendre à ce qu’on le crache.
Leur questionnement remet en cause notre langage. Certains sont obligés d’inventer des termes pour se faire comprendre. Celui qui adore Hugues Aufray le trouve « géniaux », parce qu’il est génial, génial et génial.
Ils n’ont aucun problème d’ego, pouvant discuter avec le président de la république, les artistes, vous et moi avec le même naturel. Ce sont les seules personnes qui sont capables de rester constamment eux-mêmes. Du coup ils posent les bonnes questions et se permettent des suggestions personnelles. Comme par exemple, de préconiser de changer la date du Tour de France au motif qu’il fait trop chaud en juillet.

Éric a créé quatre personnages qui sont juste là, face à nous, face au monde, face à un écran qui est aussi bien la télévision que l’ordinateur ou le cinéma et qui produit des cadres. Parfois ils s’y inscrivent. Parfois ils en sortent. Armand, Nathanaël, Thomas entrent en scène, se disent bonjour, prennent place sur un banc, dos au public. Carole arrive plus tard, pestant contre la galère des transports en commun.

Le spectacle alterne les digressions avec les interviews. Sans tabou, le premier est capable d’interroger Claude Allègre sur la solitude, un autre demandera à Ségolène Royal l’adresse du coiffeur qui lui a coupé les cheveux (un « petit » rue de Rennes), un troisième discutera de l’opportunité du vouvoiement avec Jacques Chirac, et le dernier estimera que le nouveau testament est bourré de contradictions.

Nathanaël a l’obsession de la démonstration. C’est soit … soit … Parce que de un, de deux, et de trois. Qu’il s’agisse de l’art de la conversation, de l’éducation, des sentiments, tout obéit à la même structure.

La musique joue un rôle essentiel, apportant en quelque sorte d'autres couleurs et rappelant que le temps passe. Au début de la pièce les sons se brouillent alors que l’écran devient un damier de couleurs. Chacun ses références, certains penseront à Mondrian, d’autres à Jean-Christophe Averti. C’est que « on n’est tous pas pareils », n’est-ce pas ?

On entendra Arthur H chanter l’Amoureux (album Adieu tristesse, 2005) : j’aime les idiots, les boxeurs, les voitures, les aéroports …NTM nous rappelle que les temps changent, que son cœur n’est plus à l’indulgence (album Sous les bombes). Alain Souchon préconise de pas s’en faire (S’asseoir par terre, 1976). Tom Jones célèbre the lady, celle qui est une winner (une gagnante) parce que c’est la sienne. Nina Simone n’a rien, rien du tout, sauf une chose, la liberté (Ain’t Got no / I got life).

Pour ceux qui apprécient le classique il y a le délicat concerto pour piano et orchestre n°5 en fa mineur de Bach. Et, pour passer d’un jour à l’autre, un intermède de Rubin Steiner nommé Guitarlandia.

On aura aussi la démonstration que tout est affaire de point de vue en expérimentant la présence de notre tache de Mariotte, qui est le point aveugle de la rétine d’où part le nerf optique.

Un spectacle profond, sensible, également distrayant qui aide à voir les choses autrement. Qui s'inscrit incroyablement dans l'air du temps puisqu'une campagne de communication radio revendique une vie "normale" pour les autismes sur les ondes en ce moment. Parce que la tendresse sauve le jour … comme ils disent.

Les Papotins ou la tache de Mariotte d’après le journal Le Papotin, adaptation et mise en scène Éric Petitjean, avec Silvia Cordonnier, Philippe Frécon, Christian Mazzuchini, Philippe Richard
Du 8 mars au 7 avril 2012, salle Copi du Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30.
Photo Antonia Bozzi

Lien vers le Journal le Papotin ici

vendredi 9 mars 2012

Le meilleur des hommes de Pauline Bureau au Théâtre de la Tempête

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Adaptée du livre de Tristan Garcia, La Meilleure Part des hommes est le roman d’une époque qui appartient « déjà » à l’histoire, avec un H majuscule. La pièce traite de la fidélité comme de la trahison, en amitié, en amour, dans le monde du travail comme dans celui de la politique.

L’auteur est né en 1981, l’année de l’apparition du Sida et de l’élection de François Mitterrand. C’est en 2008 qu’il a publié son livre. Les faits sont réels mais forcément regardés avec le recul historique et avec la distance de celui qui ne les a pas vécus, du moins les plus anciens.

Annoncé comme une fable, le livre, a été décrypté à sa sortie comme un possible texte à clés inspiré de la vie de Didier Lestrade, fondateur de Act Up (phonétiquement proche de l’association Stand up citée dans la pièce), et de celle de Guillaume Dustan, magistrat le jour, écrivain et fêtard la nuit, prônant les rapports sexuels son protégés.

On nota aussi des ressemblances avec Alain Finkielkraut, celui-là même qui écrira plus tard que toute déclaration d’amour est une déclaration d’éternité, ce qui est très proche des paroles du personnage de Jean-Michel : aimer c’est s’engager à aimer même quand on n’aime plus tout à fait, par respect pour la promesse d’avoir voulu aimer toujours.

Pauline Bureau et sa sœur Benoite ont ajouté leur propre prisme en radiographiant leur génération et celle qui précède de manière à la fois personnelle et contemporaine en se posant une question essentielle : quelle est la place que l’on a été celle qu’on nous donne ?

Le spectacle a une tonalité très actuelle qui a surpris la salle le soir de la première. Le plateau de la salle Jean-Marie Serreau est noyé dans une brume d’où émerge une forêt de micros sur pieds. Le décor est minimaliste : une table où deux chaises se font face. Sol, murs, fond de scène, tout est anthracite.

Le brouillard se dissipe, laissant deviner la mezzanine abritant le mini-studio de musique où Vincent Hulot interprétera la musique en direct, à la guitare ou à la batterie. Ce n’est pas nouveau comme dispositif. Je l’avais apprécié dans la mise en scène d’Invasion ! par Michel Didym (reprise jusqu’au 16 mars au Théâtre 71 de Malakoff) mais cela fonctionne bien.

Quelques traits de pinceau de lumière rose vif, la couleur de l’enfance pour envelopper les 8 comédiens qui chanteront en direct, plantés chacun devant leur micro, Like a Virgin … Madonna avait fait scandale en 1985. L’interprétation est sobre, annonçant une sorte d’arrêt sur image avant de revenir quelques années en arrière.

Suivent les présentations des quatre personnages principaux avant que l’on n’assiste à leurs amours, leurs désamours, et leurs confrontations. C’est Elisabeth Levallois, alias Val (Marie Nicolle) qui commence. Parisienne de 33ans, journaliste de gauche mais âme d’infirmière, mère maniaco-dépressive et maitresse de son ancien prof.

Son ami, William Miller, alias Will (Thibaut Corrion) est né le 27 octobre 1970 sous le signe du Scorpion. Il est fan de la Guerre des Étoiles.

L’amant (Zbigniew Horoks), Jean-Michel Leibowitz, prononcer Laïbo, juif Aubervilliers, excellent élève, adorant Flaubert, à l’époque, précise-t-il, aurait voulu être reporter. Il collaborera à Libération.

Et puis, Dominique Rossi, alias Doumi (Régis Laroche ) le collègue corse, de mère italienne, grand-père médecin réputé, reçu en 1982 dans une grande école, futur fondateur de Stand Up.

Il faudrait citer les autres comédiens, excellents. Par exemple Nicolas Chupin(qui jouait d’ailleurs à la création d’Invasion !) inénarrable Jean-Philippe Bardotti, en conseiller de l’ANPE avant que ce ne soit Pôle Emploi.

Les dialogues font mouche. Leur force est d’évoquer à la fois le sujet et son contexte. Par exemple (en 1981 et sachant que c’est un homme qui parle) t’embrassais un mec tu faisais la révolution d’octobre !

On peut situer aujourd’hui l’apparition du Sida aux années 80 mais la cause n’était alors pas identifiée. On s’étonne de 5 cas de pneumocystoses le 5 juin 1981 alors que la probabilité pour un médecin de rencontrer une telle maladie était proche de zéro. Ce n’est que deux ans plus tard, le 3 février 1983, que le professeur Montagné découvrira le virus responsable.

On rentrait dans une putain de période. Et le comédien d’égrener les prénoms des premiers décès.
Les chiffres sont redonnés. Le sida faisait 500 morts aux USA quand il n’y avait « encore » que 50 cas en France. C'est un fléau qui a fait plus de 28 millions de morts dans le monde.

Après les 2000 morts recensés en 1999 on a connu un résultat encourageant avec 600 morts l’année suivante (grâce aux progrès des nouveaux traitements) mais hélas la courbe remonte constamment jusqu'à 1700 en 2011, laissant présager qu’elle pourrait dépasser bientôt le cap des années noires.

Il faut savoir que 150 000 personnes vivent avec le VIH en France en 2011 et que plus de 50 000 personnes ignorent leur séropositivité … Cette affection n’est pas devenue un mirage, loin de là. La contamination progresse toujours, notamment chez les hommes de plus de 50 ans qui ont recours au Viagra et qui ne songent pas à employer des préservatifs.

L’année de la chute du mur de Berlin, 1989, marque la naissance d’Act up (Stand up dans la pièce) une association de malades pour les malades, ayant pour objectif de lutter aussi contre les idées reçues. Les images d’archives soutiennent l’attention en ponctuant les scènes majeures. Pauline Bureau fait preuve d’une jolie imagination dans sa mise en scène. Le moment du départ en week-end dans une voiture imaginaire, avec des claquements de portière qui sont eux bien réels, alors que le paysage défile comme si on regardait dans le rétroviseur est un joli effet.

C’est ensuite la découverte de la musique house européenne, dont Didier Lestrade a effectivement contribué largement au développement alors que Claude Barzotti continue de chanter le titre qui l’a rendu célèbre à partir de 1983, Je suis rital.

L’attentat à la station Saint-Michel du RER B, le 25 juillet 1995, coïncide avec le début des trithérapies. Mais la projection des images d’archives ou l’interprétation des chansons d’époque ne respectent pas systématiquement la chronologie.

On se souvient tous de la voix haut perchée de haut de contre de Jimmy Summerville dans Small Town Boy (Le Garçon De La Petite Ville) et des paroles du refrain Run away, turn away, run away, turn away, run away (Sauve toi, détourne toi ). La chanson a été créée en 1984 mais elle arrive plus tard dans le spectacle et la sobriété de Marie Nicolle s’accompagnant à la guitare est purement bouleversante.

On revoit la sortie de Jospin après le face à face le Pen/Chirac pour les présidentielles de 2002 ; le coup de tête de Zidane (2006). Est-ce le temps qui passe ou nous qui passons … ?

La réponse nous est donnée par la voix de Diane tell chantant Si j’étais un homme (en 1980) :
Je t'offrirais de beaux bijoux,
Des fleurs pour ton appartement,
Des parfums à vous rendre fou
Et, juste à côté de Milan,
Dans une ville qu'on appelle Bergame,
Je te ferais construire une villa,
Mais je suis femme et, quand on est femme,
On n'achète pas ces choses-là.
Il faut dire que les temps ont changé.
De nos jours, c'est chacun pour soi.
La Meilleure Part des hommes d'après le roman de Tristan Garcia aux éditions Gallimard (Prix de Flore 2008)
adaptation et mise en scène Pauline Bureau
au Théâtre de la Tempête - salle Jean-Marie Serreau
du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h jusqu’au 7 avril 2012
Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36
Contact: 01 43 28 36 36 billetterie@la-tempete.fr
Rencontre-débat avec l'équipe du spectacle le 14 mars et avec Tristan Garcia le 22 mars

vendredi 28 octobre 2011

Philippe Adrien met en scène les Chaises à la Tempête

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Après Avignon cet été où le spectacle a été créé, les Chaises ont été disposées dans la salle Copi du Théâtre de la Tempête. C’est important d’avoir donné un nom, et quel nom, à cette scène qui ne sera plus la « numéro 2 » ou « la petite » comme le disait si joliment Philippe Adrien en juin dernier au cours de la soirée de présentation de la saison 2011-2012.

Un spectacle sur deux sera dorénavant donné dans la salle qui rend hommage au romancier, dramaturge et dessinateur argentin, et francophone, qui a tant marqué l’aventure de ce Théâtre de la Tempête.
Philippe Adrien retrouve la Compagnie du 3ème Œil avec laquelle il a déjà monté le Malade imaginaire. Son amitié avec Bruno Netter remonte à 25 ans. C’est dire qu’ils ont appris à se comprendre. On ne travaille pas indifféremment avec des comédiens porteurs de handicap et des « valides » mais on y parvient, et sans exhiber le handicap.

Beaucoup de spectateurs ignoraient ce soir que la vieille est sourde, et que l’orateur n’est pas muet mais aveugle. Le théâtre n’est qu’illusion mais il est aussi la vie.

Les spectateurs sont entrés dans une obscurité profonde alors que le couple est déjà là. On pourrait croire qu’ils habitent depuis la nuit des temps dans cette tour, dans ce moulin sans âge, encombré de chaises hors d’usage, ceint de hautes parois métalliques, un cylindre devenu une île qui s’enfonce dans l’eau croupie qui, bientôt, les absorbera. Le soleil a fui depuis longtemps mais il en reste l’ombre.

Il est en haut de l’échelle comme une grenouille qui guetterait une météo favorable. Elle est prostrée au centre de leur monde qui se décompose. Ionesco a écrit la pièce en 1951. Le vieux est le vieux, mon chou, c’est tout. La vieille est Sémiramis, fondatrice légendaire de Babylone, capable de détourner l’Euphrate pour irriguer ses jardins suspendus.

Ici elle soutient le dialogue avec son compagnon. Avec un amour infini. C’est tout ce qu’elle fait. C’est tout ce qu’elle peut faire. Depuis 75 ans, c’est toujours la même histoire, c’est ta vie et elle me passionne. Pour toi, mon chou, je redeviens neuve tous les soirs.

Absurde ? Certes ! La vieillesse est un fardeau bien lourd. Le temps est passé aussi vite que le train. Il a tracé des rails sur la peau. Il est trop tard pour devenir Isolde et Tristan, pour cueillir les dernières roses de la vie, brandir du muguet en suppliant de n’être pas oubliée.

Ces deux là ne s’entendent plus, ne se voient plus. Un brouillard envahit l’espace. Ils voudraient vivre encore, lutter pour un message, le délivrer aux invités qui vont venir ce soir, ou le confier à l’Orateur qui ne pourra qu’esquisser une gesticulation de chef d’orchestre puisque c’est toujours la même musique. Logique !

Bruno Netter a bien raison de répéter que le théâtre ne connait pas la nuit. Philippe Adrien le démontre en triomphant de l’impossible. Initialement Bruno devait interpréter le vieux mais il a fallu trouver un nouvel équilibre et c’est finalement Alexis Rangheard qui a endossé le rôle tandis qu’il lui donnait celui de l’orateur.

Monica Companys a beaucoup travaillé, s’appuyant en répétition sur les lèvres de son partenaire pour lui donner la réplique ou sur des signaux visuels. Elle s’est libérée peu à peu de ces béquilles et leur dialogue est devenu naturel. Subsiste un phrasé qui lui est particulier et qui participe à la dimension insolite du spectacle mais ô combien poétique.

Les Chaises
, d’Eugène Ionesco, mise en scène de Philippe Adrien. Depuis le 15 octobre et jusqu'au 5 novembre 2011. Du mardi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 16h30.


Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36.

Une représentation supplémentaire a été ajoutée le 5 novembre en raison du succès de la pièce.

Contact: 01 43 28 36 36 billetterie@la-tempete.fr

jeudi 26 mai 2011

Le sang des amis de Jean-Marie Piemme, mis en scène par Jean Boillot

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Les romains traversent le plateau au pas de charge sur une musique d’église tandis que le chroniqueur annonce que le pire est arrivé, comme prescrit … en traçant le mot AVEUGLEMENT sur la vitre du studio d’enregistrement radiophonique dont les spectateurs sont les invités.

S’il ne s’agissait pas d’une tragédie, la pièce aurait pu s’intituler Jules, Antoine, Cléopâtre et les autres. Si on avait cherché à pointer strictement la comédie elle aurait pu s’appeler l'Empire contre attaque. Jean-Marie Piemme s’est librement inspiré de La vie de Marc Antoine par Plutarque et du Jules César de Shakespeare pour écrire une version à coloration contemporaine.

Les faits réels servent de carburant à une écriture dont chaque phrase fait mouche tant l’auteur a l’art de la formule. Il voit César comme un athlète du mensonge, un homme de pouvoir dont l’ambition était la raison de vivre, fait annoncer le pire à un Cicéron qui entrevoit la raison comme déraisonnable, comprend l’amitié entre Brutus et Antoine comme une armure

Les répliques sonnent comme des sentences : La seule mort que je connaisse est celle des autres. Seul César sait ce qui est bon pour César !

S’il fallait d’une phrase résumer le propos on pourrait hésiter parmi celles-ci qui tournent toutes autour du même constat accablant : les justiciers sont aussi des assassins ; souviens-toi que si tes ennemis sont dangereux tes amis le sont encore plus ; les hommes sont égaux dans la férocité.

Jules César est trahi par Brutus, lequel est trahi par son clan. Antoine est victime de la perfidie d'Octave qui devient Auguste à la fin. La République est morte. Vive l’Empire ! La morsure d'un serpent suffirait pour en finir mais Cléopâtre se rebelle contre l’Occident et s’enfuit dans le désert.

Ce n’est pas tout à fait ainsi que les faits se sont déroulés mais cette vision met en relief le danger que court le monde dit civilisé où nous vivons dans une paix (relative) depuis plus de cinquante ans. Le parti pris de jouer en costumes contemporains pointe le risque. Et si la mise en scène appuie sur plusieurs effets comiques c’est pour apporter une respiration au milieu des intrigues de pouvoir, des rapports dévastateurs d’amour, de haine et de trahison.

Jean Boillot signe la mise en scène. Le directeur du NEST-CDN de Thionville-Lorraine a pour sa part, a été influencé par le spectacle de cabaret des Demi-frères dont il a intégré un acteur dans sa troupe. Laurent Conoir et Magali Montoya interprètent à eux deux une quarantaine de personnages qui apportent une respiration et de la drôlerie dans ce qui serait une mare de sang insupportable.

On pourrait s'étonner que je pointe leur duo mais leur connivence est d'une drôlerie incroyable. Les entendre raisonner et chanter à la manière de Georges (Brassens) et de Jacques (Brel) est un pur moment de bonheur. Ajoutez à cela des libertés avec le texte, du style : toi tu vas finir avec un bracelet électronique dans un appartement à New-York et vous aurez une idée de leurs apartés.

Cela ne gomme pas le coté tragique du spectacle, interprété par une troupe d'excellents comédiens. Chacun d'entre nous verra sa guerre civile dans celles qui sont jouées devant nous. Jean Boillot offre une fresque théâtrale et sonore qui résonne de multiples manières à nous qui avons tant besoin d'histoires et d'émotions.

Puisse malgré tout notre république ne pas devenir comme celle qu'il agite au Théâtre de l'Aquarium.

Le sang des amis, de Jean-Marie Piemme d’après Shakespeare, mise en scène de Jean Boillot

avec Jean Boillot, Laurent Conoir, Roland Gervet, Philippe Lardaud, Magali Montoya, Julie Pouillon, Isabelle Ronayette, Assane Timbo

Du 4 mai au 29 mai 2011, du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 16h et à 20h30, le dimanche à 16h au Théâtre de l'Aquarium, Cartoucherie de Vincennes. Une exposition de portraits de personnages en lien avec le spectacle et réalisés par la photographe Virginia Castro anime le hall du théâtre. Parmi eux celui de Jean Boillot que j'ai repris en tête du billet.

samedi 21 mai 2011

Etienne Bierry poursuit les confidences à la Tempête

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Quand d’autres s’allongent sur un divan, Etienne Bierry vient parfois le samedi s’asseoir dans le fauteuil voltaire que Philippe Adrien, le directeur du Théâtre de la Tempête, dispose sur une toute petite estrade, face à des spectateurs venus en amis au fil des séances, ayant dépassé depuis longtemps le stade de la curiosité.

La saison théâtrale s’achève (déjà) sans avoir tari le puits de souvenirs d’Etienne. Il lui faudra revenir l’année prochaine pour une séance de « rattrapage » qui, on en salive déjà, sera en réalité composée d’au moins trois rendez-vous …

Le samedi 30 avril, il avait laissé son auditoire au bord des années 50 et devait, théoriquement, balayer la période 1958 à nos jours. Nous avions bien compris combien l’histoire du Poche Montparnasse se confondait avec l’histoire familiale des Bierry et l’importance déterminante de Renée Delmas à partir de 1957.

Il avait déjà deux enfants quand il tombe amoureux de cette femme dont il était hors de question qu’elle put être ce qu’on appelle une « brève rencontre ». Sans doute parce qu' Étienne est d’une fidélité inébranlable. Il n’est pas le «mec d’une double vie». Mais surtout parce qu’un amour aussi simple et aussi beau porte très loin : j’étais pépère, elle a bouleversé ma vie !

Ces deux-là ont allègrement dépassé le cap des noces d’or. Le Poche sera en quelque sorte leur premier enfant. Le théâtre était délocalisé boulevard Rochechouart en 1957. Pendant un an Renée a remué ciel et terre avec des amis architectes pour restaurer l’endroit. C’est le père de Renée, électricien, qui concevra le jeu d’orgue. Étienne venait de vendre l’idée de la Vache et le prisonnier sans présager bien sur l’immense succès que ce sera.

Le baptême du Poche a lieu fin octobre 1958, sous le regard scrutateur de deux douzaines de personnes qui viennent vérifier si le vague studio bricolé par une bande de copains peut porter le nom de théâtre. On devait l’appeler Petit Montparnasse mais Jacques Hébertot insistera pour qu’il conserve le nom de Poche, suggérant simplement d’accoler Montparnasse pour le localiser.

Jacques Hébertot fut le directeur du Théâtre des Champs Élysées. Il était aussi critique et avait une grande influence. Lui-même portait un nom d’emprunt pour ne pas nuire à l’image de son père … scandalisé de constater la passion du fils pour le monde du spectacle … voilà pourquoi le Théâtre des arts qu’il a repris en 1940, au 78 boulevard des Batignolles ne s’appellera jamais le Théâtre Daviel. Jacques Hébertot lui a donné son nom de scène, composé du prénom d’un illustre ancêtre, premier chirurgien ophtalmologue a avoir réussi une opération de la cataracte, accolé à la petite ville normande d’Hébertot où la famille avait une propriété, mais c’est une autre histoire (NDLR).

La réouverture se fait dans la démesure avec une pièce de Ugo Betti, Éboulement au quai nord, interprété par 17 comédiens de la « première partie de la décentralisation de Colmar ». 17 comédiens et 3 « servants de scène » du nom dont on désigne les changements de décors.

Puis Tchin-Tchin, de et avec François Billetdoux, interprété aussi par Katharina Renn et Claude Berri inaugure le cycle des auteurs-acteurs.

C’était Claude Berri, tout jeune comédien, qui avait suggéré cette pièce de François Billetdoux, où il interprétera le rôle du fils. Sa mère roumaine lui avait donné le prénom de Berel qu’il transformera en Beri puis Berri parce qu’avec deux r cela faisait selon lui davantage nom d’acteur. Il conviendrait de vérifier dans l’immense documentation d’archives du poche s’il avait déjà doublé la lettre r de son nom. Sans l’aide financière de Katharina Renn il n’aura jamais pu réaliser son premier court-métrage. Le nom de Renn production lui rend hommage (NDLR).

Une critique dithyrambique de Jean Jacques Gautier dans le Figaro suivie d’une autre tout aussi élogieuse dans le Nouvel Obs font l’effet d’une bombe (les blogs n’existaient pas et quelques journaux avaient le pouvoir de vider ou remplir les salles comme des vases communicants). Les agences de théâtre achètent les places par paquets de dix. Du jamais vu au Poche.

François Billetdoux vend les droits de la pièce en fin de saison pour une adaptation cinématographique avec Anthony Quinn, et quitte la distribution, estimant n’avoir plus rien à attendre. Sauf que le théâtre doit continuer d’exister … Etienne Bierry se dévoue pour assurer la relève quand on lui demande de passer d’abord une audition.

On perçoit encore aujourd’hui l’énervement suscité par ce qui ressemble à un caprice : les auteurs me font chier, faut le dire, nous confie-t-il avec autant de regret que d’honnêteté. Il lève la main à hauteur de son épaule pour mimer la pile de lettres d’insultes qu’il a conservées.

Il se souvient aussi de la passion de Tania Balachova pour Roland Dubillard, dont la pièce, Naïves hirondelles allait être un des grands succès du Poche en 1961. La comédienne russe veut l’auteur pour partenaire, lequel ne sera pas prêt à jouer dans la pièce moins de dix jours après la première. Etienne, entre temps, assure comme de bien entendu la transition avec une Tania survoltée que Renée Delmas, bien en peine de la calmer, a failli lui mettre deux baffes pour refroidir ses ardeurs.

Parallèlement Etienne interprète le très beau rôle de Regan, dans le Client du matin, de Brendan Behan, traduit par Boris Vian, monté de façon étonnante par Georges Wilson au Théâtre de l’Œuvre, qui connaitra un énorme succès de presse.

Puis c’est le rôle d’Estragon que Roger Blin, pas rancunier pour deux sous (c’est moi qui le dis, Etienne avait refusé le rôle de Pozzo lors de la création) lui propose d’interpréter lors de la reprise de la pièce au Théâtre de France, devenu depuis Théâtre de l’Odéon. Avant de connaitre le très grand succès qui reste dans les mémoires la pièce a traversé « quelques problèmes », ce qui dans la bouche d’Etienne prend une saveur particulière.

D’abord parce que Roger Blin est absent : il est à Londres où il monte les Nègres. C’est Samuel Beckett lui-même qui assurera la direction d’acteurs pendant un mois. Lucien Raimbourg, alias Lucky est absent aussi parce qu’il tourne avec Fernandel. Pas grave, y’a Jean-Marie (Serreau) qui te donnera la réplique … comme sparring-partner, sorte de punching-ball parce qu’il a beau faire … c’est pas Raimbourg …
Je m’y connais en papillons. Y’a la piéride, le papillon blanc du chou, très commun. Rien à voir avec les libellules … Et Lucien c’est une extra-libellule … Alors il me faut imaginer pour être Estragon, une tonne de refus, une borne kilométrique immobile, des aphorismes, l’incarnation du drame existentiel, point barre … au milieu des blagues. Je pense qu’on n’a jamais dû l’interpréter comme je vais le faire. Il donnait très peu d’indications de jeu. C’était tout au plus : rappelle-toi quand t’étais gosse, tu pouvais t’amuser avec presque rien.
Beckett m’a fait retomber dans l’enfance, poursuit Etienne. Il aimait blaguer. Il pouvait être gentiment narquois. A Roger Blin lui demandant s’il avait appelé son personnage Godot en référence au Faiseur de Balzac, qui s'appelle ainsi il s’amusait à répondre que c’était pour signifier godillot.

C’est Giacometti qui a conçu le décor, un arbre sur une scène vide. Rien d’autre. Les échappées sont à vue et la scène avance de quatre mètres sur l’orchestre. Nous sommes sur un plateau qui pourrait aussi bien être celui de Millevaches. De temps en temps Giaco et Beckett montaient sur scène et endossaient les rôles. Cela nous faisait nos récréations.

Vingt ans plus tard, quand j’ai monté la Dernière bande avec Michel Dubois j’ai retrouvé Beckett au PLM St Jacques. Je lui annonce avec humilité qu’on a respecté les didascalies. Il me répond que je peux tout changer, refuse de venir aux répétitions et encore plus à la générale. Et puis soudain il me demande si j’ai ma voiture et alors l’emmener au Poche pour écouter l’enregistrement qui est diffusé en scène.

Je mets le magnéto sur le bord du plateau. Il écoute et progressivement devient le personnage de Krapp, celui qui, à la fin de sa vie réécoute les comptes-rendus des années antérieures. Au bout d’un long silence son œil très bleu s’éclaire et il lâche : çà fait mal !

Quand je jouais Godot je n’avais pas une minute de libre. Pourtant Renée me presse de me rendre à un casting pour un grand film avec Aznavour. A mon arrivée je constate que la salle d’attente est bondée. Je décide de patienter un peu avant de repartir en présentant mes excuses. Deux filles superbes arrivent en virevoltant. On entend vite des rires, des bruits de gorge. Cela devient gras et je sens l’adrénaline monter. Je veux bien bouffer de la chair de couleuvre, mais pas en collectivité. Donc je sors, j’appuie sur la sonnette et je fais une crise de parano. Puis comme le coyote de Tex Avery je stoppe net, devient froid, tends ma carte de visite : je suis Etienne Bierry; je joue Godot à l’odéon ; j’ai pas le temps d’attendre et je vous emmerde.

Après çà il me faut l’effet vasodilatateur de deux cognacs pour récupérer. Après le théâtre j’ai l’intention d’aller me ressourcer dans ma tourbière au milieu des loutres et des nénuphars parce que si je peux être très colérique je suis capable de verser dans le contemplatif aussi facilement.

- T’iras pas à la pêche, me dit Renée, t’es convoqué pour un bout d’essai.

J’avais sans le savoir joué le personnage d’Antoine Fabiani qu’André Versini m’a confié dans Horace.

Ensuite pendant presque 13 ans Etienne Bierry va enchainer plus de 25 films et des pièces de théâtre sans délaisser la radio. Rétrospectivement il se demande comment il a pu faire. C’est à croire que tant travailler conserve …

Puis brusquement RTL perdant ses annonceurs tout se ralentit et il devient difficile de boucler les budgets. Heureusement Europe 1 l’engage et lui confie trois émissions.

En 1963 nait son fils Stéphane. C’est comme une révolution. Étienne venait d’avoir l’idée du scénario des Culottes rouges que tournera Alex Joffé.

Cette année là Etienne Bierry constate que les problèmes sont semblables, qu’il joue au Poche Les Viaducs de Seine-et-Oise de Marguerite Duras, mise en scène Claude Régy, ou au Théâtre national de Chaillot, Les Enfants du soleil de Maxime Gorki, mise en scène Georges Wilson : c’est toujours la question de trouver la diagonale.

Roger Blin, grand blagueur, lui propose un rôle dans les Nonnes d’Edouardo Manet … celui d’une mère supérieure. Il n''est pas enthousiaste mais la fougue avec laquelle Renée lui lit le manuscrit l’emballe littéralement. Étienne parle beaucoup de Roger Blin dont il souligne le goût du simple, son calme et son horreur du théâtre dit théâtre du quotidien.

Il ne tarit pas non plus d’éloge quand il évoque le talent de Jean-Marie Serreau, qu’il qualifie de bâtisseur. On lui doit la fondation de la Tempête à la Cartoucherie et on peut se réjouir qu’une salle porte son nom à la rentrée (la seconde sera baptisée Copi). Serreau avait toujours le cerveau en ébullition. C’était un grand inventeur. C’est lui qui a eu l’idée d’instituer le spectacle « permanent » en enchainant les représentations au cours d’une même soirée.

Étienne devient clown quand il raconte comment il courrait d’un théâtre à l’autre. Un jour il accrocha une 2CV derrière sa DS, ne s’apercevant que fort tard de cet encombrant colis. Le plus délicat fut de rédiger un mot d’excuse au propriétaire pour justifier le déplacement …

Ou encore quand il explique comment Josiane Balasko, ouvreuse, a fait pou tenter de remplir une salle vide (car il vaut mieux jouer devant un invité que pas du tout). Elle appelait au hasard des numéros de téléphone, leur sifflait un air facile à reconnaitre (En passant par la Lorraine) et s’extasiait de la réponse en offrant deux places de théâtre en guise de récompenses aux heureux gagnants.

Une heure avec Etienne Bierry s’écoule très vite. Souvenirs et anecdotes s’enchainent sans relâche et il n’est pas possible d’en restituer la totalité. J’espère que ces lignes vous auront convaincu de venir l’écouter et le voir à la rentrée. La période 1950 à nos jours n'est pas achevée et il nous reste de beaux moments à partager.

Les paragraphes et incises mentionnées NDLR apportent des compléments d’information que j’ai volontairement ajoutés.

samedi 7 mai 2011

Un après-midi à la Cartoucherie de Vincennes ... et avec Etienne Bierry

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Comme son nom l'indique, la Cartoucherie était un endroit où l'on fabriquait des munitions. Il faut dire que l'endroit est situé stratégiquement à proximité du Château de Vincennes.

Depuis un peu plus de 40 ans, les explosions et coups d'éclat y sont d'ordre culturel. Longtemps le nom de Cartoucherie fut synonyme de Théâtre du Soleil et de Mnouchkine puisque c'est Ariane qui, la première, y installa sa troupe avec notamment Philippe Léotard, Jean-Claude Penchemat ... qui prirent ensuite d'autres directions.

Je ne vais pas me répandre en explications historiques, juste partager avec vous quelques photos de ces hauts lieux de la création culturelle pour vous donner envie d'y aller. Ou du moins témoigner que ce n'est pas le bout du monde, même si c'est "en plus" un havre de paix.

Les soirs de spectacle une navette Cartoucherie assure les trajets jusqu'au métro de Vincennes.
Voici donc ce fameux Théâtre du Soleil, qui porte encore la marque de son dernier spectacle important, les Naufragés du Fol espoir, qui a remporté l'an dernier les Molières du théâtre public et des costumes.
Un rosier ancien tombe en cascades odorantes le long du mur de briques du pavillon qui abrite les services administratifs.



Il y a toujours de l'activité dans les environs.

Mais on n'est pas obligé de venir là pour affaire.

C'est un endroit propice au rêve ou à la lecture, en attendant l'heure du prochain spectacle.

A peine plus loin sur la gauche, voici le Théâtre de l'Épée de bois.
Et, de l'autre coté, le théâtre de l'Aquarium, qui va bientôt présenter sa dernière création, le Sang des amis, de Jean-Marie Piemme, d'après Shakespeare.
Plus loin, plus caché, c'est le Théâtre du Chaudron , et puis (non photographié) l'atelier de la chorégraphe Carolyn Carlson.
Le théâtre de la Tempête se trouve à l'entrée.
Fondé par Jean-Marie Serreau en 1971, il est dirigé par Philippe Adrien depuis 1996.
Les soirs de spectacle on peut dîner sur place, avec le choix à la Tempête, d'opter pour l'intérieur ou l'extérieur. Dès les beaux jours il y a sous la halle une atmosphère qui fait penser à la place des Lisses d'Avignon ... On se sent en province profonde, et c'est un compliment, à seulement quelques mètres de la grouillante cité parisienne, comme perdu en pleine nature. C'est délicieux.

Pour intensifier le dépaysement on peut accompagner son repas (léger mais bon), toujours à la Tempête, avec un verre d'une boisson tropicale au gingembre ou à l'hibiscus . Secret de fabrication de la charmante Mama Fanta.







Il faut guetter les après-midis où Etienne Bierry revient sur son aventure théâtrale.

Comédien, metteur en scène, directeur du Théâtre de Poche – Montparnasse, il incarnait la saison dernière Lebedev dans Ivanov mis en scène par Philippe Adrien.

Je suis venue à la séance du 30 avril et je n’ai pas l’intention de louper la suivante, parce qu’il est un des grands témoins de la création dramatique des 50 dernières années, et au-delà. C’est aussi un conteur formidable, animé d’une passion contagieuse. Et surtout c’est un vrai « honnête homme » qui ne cache rien de son aventure théâtrale.

Autant dire qu’il ne pratique pas la langue de bois. Je me suis régalée. J’ose à peine vous dire qu’il nous a parlé de ses rapports avec Roger Blin, Jean-Marie Serreau, Pierre Hiegel … ces noms ne parlent déjà plus à mes jeunes ami(es). C’est tout juste si celui de Jean Vilar leur dit quelque chose : c’est pas comme çà qu'on appelle un théâtre ?

Ouvrez donc votre agenda à la page du 21 mai et inscrivez « Etienne Bierry » à 16 heures à la Tempête ! Ensuite il suffira de vous laisser porter. Écoutez-le comme si c’était un spectacle (et en plus la place vous est offerte). C’en est un d’ailleurs. Ce cœlacanthe de comédien (je ne l’insulte pas, c’est lui qui se désigne ainsi) puise dans l’immense filet de ses souvenirs des anecdotes qui vous feront rire, que vous soyez ou pas un enfant de la balle.D’autant qu’il mêle les évènements publics et ses affaire privées, mieux que ce que ferait Voici ou Gala. Heureusement qu’il y a prescription. Qui se plaindrait de l’entendre critiquer Jean Genêt parce qu’il traitait les comédiens de zygotos ignorants de la cérémonie du théâtre, alors qu’il leur devait tout de même sa reconnaissance ? Ou encore Roger Blin lui proposant le rôle de Pozzo dans En attendant Godot en usant d’un drôle d’argument : j’te préviens c’est pas un western !

On rit de ses commentaires sur le jeu de Sylvia Montfort, poitrine en avant, qui le fait tousser et sortir de scène cyanosé. On rit aussi parce que sa femme, Renée Delmas, est parmi nous. Que l’on sait qu’ils dirigent tous les deux avec amour le Théâtre de Poche depuis 1958 à Montparnasse.
Etienne Bierry fait davantage que nous rappeler les mots de Jean-Marie Serreau : Tout est théâtre. Il le joue et on espère qu’il s’en amuse un peu. Avec malice et pudeur.
Je vous livre mes souvenirs comme ils viennent, peut-être incohérents, mais je vous garantis les anecdotes. C’est dur pour moi. Je les vis en même temps.
Les années soixante et suivantes ... sont au programme du quatrième épisode de Mémoire vive le samedi 21 mai à 16 heures. Ce serait dommage de le rater. Renseignements et entrée libre sur réservation au 01 43 28 36 36

Pour tout savoir de la programmation des différents théâtres et compagnies résidents à la Cartoucherie, et tous indépendants les uns des autres, cliquer ici. L'entrée se trouve Route du Champ de Manœuvre - 75012 Paris

samedi 30 avril 2011

Lettres d'amour à Staline de Juan Mayorca, mis en scène par Jorge Lavelli à la Tempête

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Jorge Lavelli est en passe de devenir LE spécialiste de Juan Mayorca dont il vient de mettre en scène la troisième pièce (et il a l'intention de ne pas s'arrêter en si bon chemin). Pour ce qui me concerne je découvre le dramaturge espagnol à travers ces Lettres d'amour à Staline qui font écho au Journal d'une autre porté par Isabelle Lafon. (et dont je rendrai bientôt compte)

Sous Staline, beaucoup d'intellectuels vivaient dans la terreur. Certains ont été déportés. D'autres ont perdu un membre de leur famille dans une exécution, comme ce fut le cas pour Lydia Tchoukovskaïa et Anna Akhmatova, auxquelles Isabelle Lafon rend hommage.

Elles en sont en quelque sorte le double masculin de Mikhaïl Boulgakov qui a effectivement écrit à Staline suite à l'interdiction de l'intégralité de son œuvre prononcée par le Comité Central pour les Répertoires. Cette sanction signifiait non seulement une mort artistique mais plus directement à l'inexistence. De 1929 à 1932, l'écrivain russe a adressé plusieurs lettres sollicitant l'autorisation de quitter la Russie ou y obtenir un emploi même subalterne dans un théâtre (puisqu'il comprend qu'il n'a plus le droit d'écrire).

Son désir est aussi fort de rester que de quitter la Russie. Cette contradiction est le carburant de la tragédie.

Le fait historique est réel. Il n'est que prétexte pour interroger le rapport que les artistes entretiennent avec le pouvoir. Le sujet n'est pas nouveau. Molière lui-même attendait la reconnaissance de Louis XIV tout en sachant que la Cour entière le détestait.

Pour Boulgakov ne pas être aimé de Staline revient à ne pas être aimé du tout. Fragile et narcissique, comme la plupart des artistes, il est entièrement habité de ses angoisses, parfois atténuées de (faux) espoirs qui font place à de vertigineuses désillusions.

C'est Luc-Antoine Diquero qui interprète Boulgakov. La pièce se déroule sur une dizaine d'années et on le voit successivement s'enflammer, se consumer et s'éteindre, victime d'une folie paranoïaque et schizophrénique alimentée par des visions démoniaques d'un Staline, Gérard Lartigau, excellent lui aussi, qui lui apparait régulièrement sous la forme d'un clown blanc surgissant d'une armoire comme un diable hors de sa boite.

D'autres seraient tentés de surjouer la folie. Luc Antoine Diquéro l'incarne avec mesure, rendant son personnage plus sympathique que pathétique. On se surprend même à entrer dans sa logique ...

Le plateau est surchargé de meubles et d'éléments qui furent plus ou moins décoratifs au siècle dernier. On se croirait dans un hangar des Compagnons d'Emmaüs qui a probablement été pensé ainsi pour illustrer le niveau de perturbation mentale du personnage principal, encombré par des contradictions inconciliables. Nous assistons, impuissants, à la descente aux enfers que son épouse tente de ralentir. Pour rendre notre position inconfortable le dispositif scénique se compose aussi de miroirs qui renvoient le spectateur à sa propre incapacité à changer le monde.

Marie-Christine Letort déploie une belle énergie pour convaincre son époux d'être raisonnable. Elle estime d'abord que partir serait déraisonnable : nous ne pourrons pas vivre dans un autre pays. la Russie est notre ciel, notre peuple, notre langue.

Elle va tenter d'exorciser les démons de son mari. D'abord en raisonnant froidement. Boulgakov avait en quelque sorte la chance de n'être pas directement persécuté. Certes ses œuvres n'étaient plus jouées, mais sa personne n'était pas en danger. Ses textes déplaisent au pouvoir qui a les moyens de les interdire. La comédienne devient jubilatoire dans les scènes où elle lui donne la réplique en interprétant le rôle de Staline, mettant tout en œuvre pour lutter pied à pied contre ce qui représente un rival. Mais que faire contre un être qui n'est ni de chair ni de sang ? Elle pourrait renoncer à sa patrie pour sauver l'homme qu'elle aime. Mais elle ne peut pas détruire une illusion chimérique. Le désir absolu de reconnaissance et le besoin existentiel d'être aimé du pouvoir mènera Boulgakov à une solitude absolue et lui fera perdre jusqu'à l'amour de sa femme.

Le maigre espoir engendré par le coup de téléphone de Staline est intense. La répétition de l'épisode renforce l'effet. Elle met aussi en évidence la folie dans laquelle ses utopies le poussent. Son esprit en est gravement perturbé : ne plus pouvoir écrire, c'est être enterré vivant.

Jorge Lavelli et ses comédiens nous donnent à voir une expérience poétique où le passé entre en scène comme un tigre furieux. On en sort en se disant que, malgré toutes les protestations actuelles nous vivons dans un monde de liberté d'expression qui n'est pas universellement "naturel".

Lettres d'amour à Staline de Juan Mayorga,
Texte français Jorge Lavelli & Dominique Poulange, mise en scène de Jorge Lavelli , avec Luc-Antoine Diquéro, Marie-Christine Letort et Gérard Lartigau
du 27 avril au 29 mai 2011
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie, route du Champ-de-Manoeuvre, 75012 Paris
01 43 28 36 36
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