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samedi 16 juillet 2011

Le Quai de Ouistreham par Florence Aubenas

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J'avais rencontré Florence Aubenas à Nancy, au Livre sur la place, en septembre dernier pour la remise du Prix Livre et Droits de l'Homme qui lui avait été décerné à l'unanimité. Cette récompense couronne un ouvrage majeur sur le monde de la précarité dans la France d'aujourd'hui. La personnalité chaleureuse de l'auteur et le sujet de son témoignage m'avaient convaincue de lire son Quai de Ouistreham. Mais le temps est passé "comme une lettre à la poste" et ce n'est que maintenant que j'ai mis ce projet à exécution.

Le récit correspondait à l'idée que je me faisais de la précarité des femmes, car ce sont elles qui souffrent le plus de la crise de l'emploi. J'ai suffisamment vécu dans des milieux pas toujours privilégiés pour savoir combien il est périlleux de joindre les deux bouts, économiquement parlant. J'ai été surprise que Xavier Emmanuelli qui pourtant en connait un rayon sur le sujet de la précarité, en tant que président fondateur du Samu Social, ait reconnu qu’il ne connaissait pas jusque là cet outre-monde qui se cache derrière ces petits boulots qui sont à la fois une survie et une galère.

On se souvient de la jeune femme, otage, dont la photo flottait au fronton de tant d’hôtels de ville t de bâtiments publics jusqu’à ce jour du 12 juin 2005 où elle est revenue sur l’aéroport de Vélizy, avec le sourire qui ne la quitte pas. Elle aurait pu depuis « se la couler douce ». Mais non. Florence est de ceux qui sont toujours au combat.

Être reporter sans frontières ne signifie pas qu’il faille toujours aller très loin pour voyager et connaitre un autre monde. Il lui aura suffit d’aller à Caen pour effectuer une plongée dans un milieu dont on ne parlait pas jusqu’à maintenant. Elle s'est présentée comme une femme de 48 ans, ayant le bac mais aucune référence professionnelle à la recherche d'un emploi. Elle n'a réussi que péniblement à travailler comme agent de propreté en saisissant ce que la conseillère de Pôle Emploi appelait "la chance de sa vie". Son enquête est courageuse parce qu'elle l'a menée sans changer d'identité, et sans recommandation. C'est une évidence quand on la lit, mais c'est tout de même à préciser.

Florence Aubenas met les points sur les i du mot mythologie. La mythologie des droits de tous pour tous parce qu’on n'a pas les moyens de les mettre en œuvre. Et la mythologie de l’insertion, ou de la réinsertion parce que le paradis perdu ne peut se retrouver.

Elle-même avait cette impression que la précarité concernait une catégorie de personnes, alors que la plongée qu’elle y a faite lui a permis de se rendre compte que c’est devenu la France de tout le monde : des femmes qui ont dépassé l'âge de la retraite mais dont la pension est un peu trop juste et qui le soir se retrouvent à nettoyer les toilettes sur le ferry; des lycéennes dont la famille a explosé et qui, après les cours vont nettoyer les toilettes sur le ferry ; celles qui pensent que c'est une échelle pour retrouver un meilleur travail ; celles qui a cause d'un licenciement sont tombées en bas de l’échelle sociale ; elles se retrouvent toutes à nettoyer les toilettes sur le ferry, toutes avec des raisons contradictoires d'être là, trop jeunes, trop vieilles, qui veulent se hisser ou qui dégringolent.

Les droits de l’homme concernent aussi cela, cette France de tout le monde qui bricole de petits boulots. La précarité n'est plus de remplacer une collègue malade ou d’éponger un surplus de commandes. Car aujourd’hui on ne trouve plus de travail, on trouve « des heures » (p.134). Et parfois même pas, puisqu'elle cite ce boulot chez un ostréiculteur, pour les hommes cette fois, et pour lequel on ne reçoit pas d’argent du tout, juste le repas, mais chaud …

La précarité c'est, pour 20% des salariés, des petits boulots qui s'empilent en horaires morcelés entre 4 heures du matin et 23 heures du soir, avec un temps de trajet qui parfois excède le temps travaillé, avec 5 employeurs concomitants pour 720 euros de revenus bruts mensuels qui ne permettront pas de trouver un logement, d’obtenir un crédit, de se faire soigner les dents. Et pourtant quitter son travail, est un crève-coeur, même pour Laetitia qui quitte le ferry où elle faisait 25 heures par semaine pour un fast-food où elle en aura trente, presque un coup de chance écrit Florence, qui ajoute que n’empêche Laetitia en est malade de quitter le bateau. Et son départ elle le fêtera au cours d’un pot d’adieu, pratique pas courante, qui lui coutera les yeux de la tête ...

Florence Aubenas insiste aussi sur les statistiques : 8 précaires sur 10 sont des femmes. Et alors qu’on n'a de cesse de féminiser les métiers nobles comme auteure, ministre, académicienne on gomme le féminin dans la précarité. Quand on disait femme de ménage, on savait bien qu’il n’y aurait pas d’hommes à faire ce travail. C’est devenu technicienne de surface. Aujourd’hui on ne dit plus que agent de propreté. Le sexe est gommé définitivement. De la même façon on disait fille-mère. Maintenant on parle de famille mono-parentale. Et quand ce sont les WC qu'on nettoie, on préfère dire qu'on fait les sanis.

Le travail de nuit des femmes n'avait plus cours depuis 1892. A l'usine Peugeot de Montbéliard il vient de reprendre. A force d’avoir menacé les employés de la concurrence possible en Tchéquie, en Pologne, les femmes ont été volontaires pour travailler de nuit, pour éviter, un temps, qu'on aille faire des voitures ailleurs.

Le quai de Ouistreham témoigne que ces droits de l'homme que l’on croit en progrès constants ne suivent pas une conquête permanente qui va toujours vers le haut. L'écriture de Florence est si alerte et joyeuse que le livre procure un vrai plaisir de lecture, ce qui ne va pas de soi avec un tel sujet.

Certains chapitres sont hilarants malgré la détresse qui se cache entre les lignes. La leçon de Mauricette qui se rue d’un bord à l’autre d'un espace exigu pour montrer comment on doit procéder (page 91) pour faire place nette tout en tenant la cadence est un morceau d'anthologie. Marilou vire au rouge, trempée de sueur comme si elle était passée à la machine à laver, Florence elle est méconnaissable, mauve. Travailler impeccable a son prix.

Il faut ABSOLUMENT le glisser dans sa valise pour apprécier le bonheur qu'on a si on a un travail, même quand il nous fait ... suer. Car jamais il ne le fera autant que tous ces jobs précaires et partiels que leurs détenteurs ne lâcheraient pourtant pour rien au monde. Si ! quand même, pour un DCI, sigle magique que Florence a réussi à décrocher au bout d'un an d'effort.

Florence Aubenas, le Quai de Ouistreham, éditions de l'Olivier, 2010

dimanche 20 février 2011

Aiguillettes à la Leczinska sauce lavalloise

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Je suis revenue du Salon de l'Agriculture avec des bonbons à la bergamote (un incontournable du stand lorrain) et un camembert Bons Mayennais.

J'ai déjà imaginé des recettes avec des fromages. Malgré la difficulté je me suis fixé le double défi de rapprocher la Lorraine et les Pays de Loire, lesquels mériteraient d'ailleurs qu'on cherche un nom pour leurs habitants maintenant qu'on a réglé la question de l'appellation des terrifortains.

Ne pouvant utiliser le mot "mayennais" pour chaque nouvelle recette avec un fromage de leur gamme j'ai invoqué aujourd'hui la ville de Laval qui se situe aussi dans le département de la Mayenne. Quant à Leczinska c'est le nom de jeune fille de l'épouse de Louis XV, fille de Stanislas, roi de Pologne, personnage hautement célèbre en Lorraine, grand gourmand s'il en fut.

Autrefois les unions princières renforçaient les alliances diplomatiques. Aujourd'hui elles consolident les liens interrégionaux.

Voici comment j'ai procédé : j'ai poché deux filets de poulet dans une eau bouillante épicée de badiane, de vanille et de cannelle. Parallèlement j'ai mis à cuire du quinoa.

Ensuite j'ai posé 10 bergamotes (ces délicieux petits bonbons nancéens) dans une poêle chaude et attendu qu'ils aient fondu pour y caraméliser les aiguillettes tranchées en fuseaux. La viande a ensuite été mise de coté.

J'ai ajouté alors dans la poêle un quart de camembert assez jeune avec une cuillerée à soupe de mascarpone, salé et poivré à mon goût.

J'ai adoré tremper les bouchées de poulet dans cette sauce onctueuse.

dimanche 24 octobre 2010

Cuisinons les fromages, aujourd'hui le Bleu de Gex

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Depuis que j'ai suivi un atelier d'analyse sensorielle de dégustation de fromages (et de vins) animé par Marie de Metz Noblat à Nancy et que j'ai "révisé" avec François Robin mon appétit pour le fromage en entrée, en plat et même en dessert n'a cessé de grandir.

Il existe plusieurs livres de recettes sur le sujet. Marie elle-même en a fait un très intéressant. Allez comprendre pourquoi j'avais envie de Bleu de Gex, de noix et de céleri. J'avais justement repéré une recette utilisant les trois ingrédients dans le livre de Véronique Chapacou qui me faisait saliver depuis plusieurs jours.

Les auteurs de la collection "Mon grain de sel" de Tana éditions sont des amateurs passionnés de cuisine … et qui ne se prennent pas pour des chefs. Ils cuisinent au quotidien, pour eux, pour leur famille, et ils ont envie de partager leurs petites trouvailles, sans prétendre être des cordons-bleus. Les photos sont prises en lumière naturelle avant de s'attaquer à la réalisation, fourchette en main. Les néophytes peuvent se sentir en confiance ... quoique c'est tout de même compter sans le tour de main indispensable dans certains cas-limites.

On devine sur la photo (ci-contre) que mon résultat est loin de l'objectif : le plat ne présente pas aussi bien que celui qui figure page 83. Ça n'a pas la même allure. Mais je vous garantis que le gout y était. Pour preuve : ma fille qui n'aime pas le céleri s'est régalée. C'est inespéré, croyez-moi.

Je veux bien croire que j'ai loupé le mode opératoire de l'émulsion de noix, ne serait-ce que parce que j'ai fait l'impasse sur la liqueur. Je vous donne en tout cas la marche à suivre dans son exhaustivité mais sachez que l'alliance sera réussie même sans émulsion. Le secret me semble être la cuisson du céleri à la vapeur.

On cuit donc le légume (un demi bulbe épluché suffira) 15 minutes à la vapeur. Histoire de ne rien perdre, j'ai utilisé le panier de l'autocuiseur alors qu'en dessous mijotait un assortiment de légumes pour une future soupe.

Lorsque le céleri est refroidi on coupe autant de belles tranches qu'on veut faire d'assiettes. Le plus joli est de découper des pavés rectangulaires à l'emporte-pièce. Le reste du légume passera ... à la soupe !

On débite le fromage en petits morceaux (50 grammes par personne) et on hache les noix (10 grammes par assiette). On dispose artistiquement sur le céleri. C'est pas le plus simple ...

Reste la "fameuse" émulsion qui se fait au blender avec
. 2 cuillères à soupe d'huile de noix (bio c'est mieux)
. 2 cuillères à soupe d'huile de colza(toujours bio)
. 2 cuillères à soupe de vinaigre de cidre (toujours bio)
. 8 cuillères à soupe de bouillon de légumes (vous comprenez pourquoi j'ai préparé une soupe en parallèle)
. 50 grammes de cerneaux de noix
. 2 cuillères à soupe de liqueur de noix (l'auteur ne dit pas cette fois que c'est bio)
. sel, poivre

J'ai camouflé les dégâts avec une petite salade et accompagné avec un pain maison ... aux noix bien entendu, dont je vous livrerai recette une prochaine fois.

Autres recettes aussi originales qu'appétissantes dans le livre de Véronique Chapacou Variations inventives autour des fromages au lait cru chez Tana Editions en septembre 2009.

Calendrier des ateliers d'analyse sensorielle animés par marie de Metz Noblat à l'Epicerie du Goût sur le site dédié.

mercredi 29 septembre 2010

Sois un homme papa de Janine Boissard

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Je n'avais pas reconnu l'auteur, assise à deux rangées de moi dans le train qui nous conduisait au Salon du Livre sur la place à Nancy. C'est le lendemain que j'ai fait le lien entre la personne et le livre, dont j'avais déjà commencé la lecture quelques jours auparavant.

Une discussion passionnée s'est alors engagée. La facilité apparente avec laquelle elle nous invite dans une famille très actuelle me surprenait. Certes, les mésaventures professionnelles et conjugales semblent marquer tous les couples contemporains alors il est normal qu'on les retrouve intactes dans des romans mais tout de même la façon que Janine Boissard a d'écrire comme si elle avait 15 ans est tout à fait étonnante de justesse.

Elle m'a livré le secret de son inspiration : une dizaine de petits enfants qu'il lui suffit de regarder et d'écouter vivre pour nourrir son imagination et enrichir son lexique et sa syntaxe. Jolie modestie qui cache une forêt de labeur.

C'est le type de livre qui se lit le dimanche quand on veut le passer en famille et qu'on en est éloigné. On chausse les bottes du paternel et on se trouve à sept lieues de ses propres soucis. La nature est joliment présente, magnifiquement colorée et apaisante. L'alternance des séquences entre ville et campagne apporte une respiration aux aventures du petit groupe qui semble parfois vivre tout à côté des protagonistes d'une famille formidable.

Les personnages masculins me semblent très bien campés (mais je suis mal placée pour juger de cela) ce qui est assez rare dans les romans féminins. Du coup je pourrais regretter que la mère de famille soit si distante, ne faisant guère envie malgré son succès professionnel, même si à la toute fin du roman elle parait avoir retrouvé un peu d'humanité.

Les enfants sont criants de vérité. On comprend mieux leur psychologie après avoir lu Janine Boissard et on se dit que les adultes ont décidément tort de les entrainer dans leurs préoccupations d'adultes sans se préoccuper des dommages collatéraux. On mesure aussi comment l'accomplissement s'accommode de combats simples pourvu qu'ils soient sincères, comme la sauvegarde d'un arbre centenaire.

Elle nous rappelle avec des mots simples qu'une vie réussie est un rêve d'enfant réalisé. Et que le rêve n'est pas une denrée estampillée par une date de péremption. Il n'est (presque) jamais trop tard pour devenir un homme !

Sois un homme, papa, de Janine Boissard, chez Fayard, 2010

lundi 13 septembre 2010

A moins d'une semaine du Livre sur la Place de Nancy

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J'ai eu beau accélérer mes lectures je n'ai pas fini tous les livres des auteurs que je me suis promis de rencontrer cette année.

J'ai rendu compte depuis un mois des derniers ouvrages d'Amélie Nothomb, Vanessa Caffin, Claire Castillon, Anthony Palou, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman sur A bride abattue. J'ai présenté Tito sur Lorraine de coeur.

Ils seront tous à Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochain.

A mon retour je vous parlerai de
- Janine Boissard dont j'aime à retrouver le style énergique et énergisant dans Sois un homme, papa,
- Delphine Bertholon, dont j'attends beaucoup de l'effet Larsen tant Twist m'avait enthousiasmée
- Elise Fisher qui, après le Secret du pressoir, publie les Noces de Marie-Victoire dans un registre comparable
- Michel Winock, qui recevra le Goncourt de la biographie pour son travail sur madame de Staël dont je découvre la vie avec appétit
- Patrick Tanésy, dont j'ai hâte de découvrir le livre de recettes, puisqu'il m'a fait l'honneur de choisir pour la couverture une des photos que j'ai prises quand je l'ai interviewé
- Véronique Lagny-Delatour, la pétillante éditrice du verger des Hespérides
- Anne Bronner et ses carnets de voyage en Alsace
- Stéphane Mourgues, l'illustrateur d'Alice au pays des merveilles pour les éditions de l'Oxalide. Cette (petite) maison d'édition a produit un livre remarquable, avec le texte original en anglais en colonne de gauche et une nouvelle traduction française sur la droite. L'objet est grand et fort beau. Il va séduire ceux qui voudront prendre de l'avance sur leurs cadeaux de Noël.
Sans compter ceux que j'oublie de nommer, et puis les autres qui seront sur le chemin entre la place Stan et la Carrière, que je croiserai peut-être entre une émission de France Bleue Lorraine ou une conférence dans les salons de l'hôtel de ville. Enfin aussi la grande ordonnatrice de ce Salon plus que trentenaire et toujours attendu, Françoise Rossinot.

Je rappelle qu'il est en entrée libre partout. C'est vraiment la fête du livre et des lecteurs.

samedi 11 septembre 2010

Bifteck, fruits et légumes

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J'avais déjà remarqué la tendance des auteurs à placer leurs personnages dans un décor de cuisine. A croire qu'en septembre les enfants vont à l'école et que les parents retournent aux fourneaux.

Après le Cuisinier (Martin Sutter) , Mise en bouche (Kyung-Ran Jo), et avant En cuisine (Monica Ali) voici deux ouvrages minces (ce qui n'est pas un défaut) qui auraient pu être écrits par des camarades de classe. Peut-être leurs auteurs le sont-ils d'ailleurs, malgré une petite différence d'âge.
Martin Provost publie Bifteck chez Phébus. La biographie surréaliste d'un certain André Plomeur, fils de boucher, et inventeur du hamburger. C'est une fiction, une sorte de fable gargantuesque que le réalisateur de Séraphine a écrite en hommage aux émigrés allemands qui, débarquant aux USA avec leurs habitudes culinaires ont importé cette spécialité de Hambourg, d'où son nom.

Anthony Palou répond en écho par Fruits et légumes, chez Albin Michel. La chronique familiale et sociale d'une dynastie de primeurs.

Tous deux situent le théâtre des activités à Quimper. Point de départ d'une prospérité heureuse pour le premier, d'une vie titanesque pour l'autre. Pourtant l'histoire d'Anthony Palou commence sous les meilleures auspices. Bien avant que le gaspatcho soit la soupe à la mode, la grand-mère paternelle sauve la mise en mettant sur le marché une sope mallorquine qui séduit les palais bretons.

Le commerce est lancé et le fils embraye, d'abord en dodoche aux freins fragiles, puis en panier à salade, expressions qui furent familières aux enfants du baby-boom, nés à la moitié du XX°siècle, aujourd'hui nostalgiques d'un temps qui coulait doucement, rapport au fait qu'Internet n'avait pas encore provoqué les soubresauts qu'on connait.

Certes, la télévision exerçait une influence sur les ménages et la musique du générique de Dallas est resté dans les esprits. L'univers texan impitoyable n'effrayait pas grand monde. Ce n'était que du cinéma comparativement aux déboires que la famille Palou a subi à partir de l'incendie des Halles de Quimper en août 1976.

Dans un style malgré tout résolument joyeux, l'auteur brosse la vie quotidienne d'une famille qui condense l'essentiel de ce que beaucoup d'autres ont vécu . On se reconnait dans le mode de vie et la hiérarchie des valeurs. La fresque est admirablement peinte, fraiche et appétissante. Ces fruits et ces légumes sont largement pesés. Ils sont en bonne place dans le panier des jurés du prix Renaudot 2010.

Comme Amélie Nothomb, Vanessa Caffin, Claire Castillon, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman (dont j'ai relaté l'actualité littéraire ces jours ci), Anthony Palou sera à Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochains ... J'y serai également et rendrai compte de la manifestation sur le blog comme je l'ai fait l'an dernier.

jeudi 9 septembre 2010

Les bulles de Claire Castillon

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J’avais hâte de découvrir le nouveau livre de Claire Castillon en espérant retrouver la fine plume que je lui avais connue avec Insecte, son premier ouvrage de nouvelles. Les bulles en compte 38 nouvelles (faites-moi confiance, je viens de compter) soit exactement le double du précédent. Allais-je connaitre un plaisir à la mesure ?

Je ne fais pas partie de ces gens qui feuillettent les bouquins en les prenant à l'envers. Je lis toujours de gauche à droite, dans la chronologie, sans sauter de pages. Lire est une cérémonie qui exige de l'ordre.

Il faut bien que je l’avoue. J'ai décidé stop- d'arrêter au début de la troisième histoire. Mais j'ai quand même achevé le récit de cette Sharla de Shangaï.

Je me suis promis de lire tous les livres des auteurs que je vais rencontrer au Salon du Livre sur la place de Nancy le week-end du 17/18 septembre pour avoir avec eux d’autres échanges que de la politesse. Les bulles de Claire sont trop jouissives pour que je les avale sans respirer. Chacune est une petite confiserie. C’est surprenant, incisif, caramélisé au second degré, aussi drôle qu’intelligent, ce qui est encore plus rare.

Claire Castillon aurait pu tout aussi bien intituler son livre « les confitures ». Vous y plongez un œil et vous êtes cuit, addict, piégé. J’avais pourtant la volonté de résister. Après Sharla j’ai enchainé avec le récit d'une certaine Armande.

Et puis j'ai vu qu'il y avait beaucoup plus loin une Nancy (en comptant les titres). J’ai résisté à lire le chapitre. Ce n’est pas du masochisme. C’est même tout le contraire.

Il me semble qu’il faut déguster tout cela avec modération pour avoir le plaisir d’y revenir. Souffrez donc que mon enthousiasme éclate. Champagne !

Les bulles de Claire Castillon, Fayard, 2010

Comme Amélie Nothomb, Vanessa Caffin, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman (dont j'ai relaté l'actualité littéraire ces jours ci), Claire Castillon sera à Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochains ... J'y serai également et rendrai compte de la manifestation sur le blog comme je l'ai fait l'an dernier.

mardi 7 septembre 2010

Mémoire vive de Vanessa Caffin

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Le prénom de l'auteur rime avec celui de son héroïne, Sara. Elle compose un personnage intelligent, vif, mais qui souffre d'une incapacité à exprimer ses sentiments. Sa grand-mère Minouche a un autre handicap. On dit qu'elle perd la mémoire ... et pourtant elle poussera sa petite fille sur la piste d'une enquête qui la mènera loin, trop peut-être. Il est des voyages dont on ne revient pas.

Minouche ne perd pas le sens de l'humour, laissant vagabonder son esprit au cours de la veillée funèbre de son époux, elle remarque qu'il serait bien temps de changer le papier peint de la salle à manger. Elle affirme plus loin que l'art de vivre avec les hommes consiste à les laisser croire qu'ils ont pris des décisions qu'on a prises pour eux bien avant eux.(p.60)

Vanessa Caffin hameçonne illico le lecteur dès les premières pages. Je lui trouve un lien de parenté épistolaire entre Vanessa Caffin et Geneviève Brisac, qui a publié l'excellent livre Une année avec mon père paru cette année aux éditions de l'Olivier (et qui mériterait que je consacre un vrai billet).

Le roman se dévore avec avidité. On se dit qu'un secret peut en cacher un autre et on attend un dénouement qu'on croit avoir deviné sans avoir vu qu'on était sur une fausse piste. Révéler un secret pourrait faire dérailler une famille, même et surtout si l'ambiance y est celle des Galeries Lafayette un jour de soldes ...

La plume acérée et fringante de Vanessa va secouer tout ce petit monde ! Nous avec et pour notre plus grand plaisir.

Mémoire vive de Vanessa Caffin, Belfond, 2010

Comme Amélie Nothomb, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman (dont j'ai relaté l'actualité littéraire ces jours ci), Vanessa Caffin sera à Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochains ... J'y serai également et rendrai compte de la manifestation sur le blog comme je l'ai fait l'an dernier.

jeudi 2 septembre 2010

Philippe Claudel mène l'Enquête et Nathalie Kuperman le suit dans cette entreprise

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Delphine de Vigan avait tracé la route l'an dernier avec les Heures souterraines. Ce sont maintenant, et dans des styles radicalement différents, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman qui s'attaquent au monde de l'entreprise.

L'univers de Claudel est baigné du même brouillard que celui qui nappait déjà les Âmes grises (prix Renaudot 2003). Mais c'est dans un univers radicalement surréaliste que son Enquête nous immerge.

Les protagonistes n'ont pas de nom. Leur profession vaut identité, nom commun d'habitude qui, ici, reçoit une majuscule pour en faire du propre.

Les paragraphes sont taillés au cordeau. Aucune émotion ne sourd. Les descriptions sont si précises qu'elles ne laissent pas de place à l'imaginaire du lecteur qui, se sentant saisi dans un étau n'a qu'un moyen de s'échapper : surtout ne pas se projeter, ne rien ressentir, garder la distance.

C'est précis et c'est nulle part. Çà pourrait être un récit historique. Ou au contraire un roman d'anticipation s'il avait été écrit par Huxley (le Meilleur des mondes, 1931) ou Exbrayat. Une sorte de Charlie et la chocolaterie (publié en 1967 par Roald Dahl) pour adultes, et sans chocolat.

Philippe Claudel sait manifestement où il veut nous embarquer. Ses mots ne souffrent aucune erreur de sens. Le terme d'avitaillement (p. 21) évoque l'imminence d'une catastrophe. Quelques lignes plus loin (p.25) il nous tend la main : la situation tournait à l'absurde.

Prenons garde. Maintenons le cap au degré zéro de l'empathie. Cette "situation" risquerait de nous rattraper. Heureusement que nous ne vivons pas dans "ce" pays dont il est question. Soyons rassuré d'être dans un ailleurs, ou plutôt que ce soit les personnages qui s'y trouvent.

On s'était fait à cette idée et voilà que le "héros" (désigné par le terme d'Enquêteur) émet l'hypothèse qu'il doit être mort. Formulée au passé la petite phrase (bas de la page 35) déstabilise comme ces croquis d'escalier montant et descendant à la fois, comme ces illusions d'optique qui échappent à la logique.

Philippe Claudel excelle dans la distorsion de la réalité. Ce qu'il raconte serait-il pire ou moins inquiétant que les images qui investissent les écrans des téléviseurs et qu'on nous présente comme de l'"information" ?

Le terrorisme administratif, le harcèlement commercial, la surveillance électronique, les formulaires abscons ... nous nous y sommes habitués sans nous rebeller. N'existent-ils pas des papillons qui ont modifié leur code génétique pour qu'on les confonde avec la couleur des écorces des arbres que la pollution a irrégulièrement noirci ?

C'est le propre de l'homme de s'adapter
(p.61). D'accord mais jusqu'où ? Amélie Nothomb tire à sa manière la même sonnette d'alarme dans son dernier livre (Une forme de vie). la perte de l'espoir mène droit au suicide, qu'on soit soldat en Irak ou employé, par exemple chez un opérateur téléphonique.

En plus de savoir qu'il n'était rien, il se rendait compte soudain qu'il n'était personne
.(p.73) Alors que je prends des notes en lisant, crayon à la main, la vérité soudain m'apparait clairement : je suis l'Enquêtrice et je suis entrée dans une métaphore. Il me reste 200 pages pour m'en sortir ... ou pas.

Serais-je plus forte que le Responsable qui, lui-même se considère comme un ciron (p. 109) ? Cet acarien, parasite du fromage et qui est le plus petit animal visible à l'oeil nu est le symbole de ce qui est le plus petit au monde.

Ne suis-je pas une souris de laboratoire (p. 119) placée sous les feux d'un projecteur qui serait Très-haut ? Un numéro sur une liste de personnel ? Rien. Dans un monde colossal aux pieds d'argile. Il n'est plus temps de descendre dans les rues et de couper la tête aux rois. les monarques d'aujourd'hui n'ont plus ni tête ni visage. Ce sont des mécanismes financiers complexes, des spéculations sur les pertes et les risques, des équations au cinquième degré. Leurs châteaux sont devenus des banques de données (... p. 137 ).

L'écrivain dresse la liste (p.234) de tous les supplices inventés par les hommes pour d'autres hommes avant de nous "rassurer" : le malheur est un poids qui devient finalement assez léger à mesure qu'il s'accentue ou prolifère (p. 264)

Le roman est noir et blanc. Noir comme les images et l'analyse socio-économico-politique qui le compose, blanc comme ... rien.

Nous étions des êtres vivants sort aujourd'hui en librairie. On ne peut pas dire que l'entreprise qui sert de toile de fond est plus humaine que celle de Claudel, ni que les protagonistes soient moins coriaces.

De Nathalie Kuperman j'avais déjà lu et beaucoup apprécié Rue Jean Dolent (2000), J’ai renvoyé Marta (2005) qui m'avait bien amusée, et j'étais dans l'attente d'un plaisir de lecture identique. L'humour y est encore. Mais le sujet ne prête pas à la rigolade. Et toute ressemblance avec des situations réelles est totalement voulue. L'entreprise ne s'appelle pas Mercandier Presse par pur hasard. Ce groupe mercantile est sur le point d'être repris par un certain Paul Cathéter dont on a tout à craindre malgré un nom médicalement rassurant.

La vie de l'auteur n'a pas dû être drôle tous les jours. Si elle recycle ses déboires personnels sa force est de parvenir à pointer ce qui s'inscrit dans l'universel. Une sensibilité à fleur de peau ne l'empêche pas de se laisser surprendre par ses personnages. On se laisse embarquer par l'un puis par l'autre, sans parvenir à choisir notre camp. Le livre a l'apparence d'un documentaire mais c'est bien un roman.

A qui Nathalie Kuperman fera-t-elle peur ?
Sûrement pas aux emplois protégés (il en existe encore un peu) qui, pour éviter de savoir qu'ils ont une chance insolente vont y voir une œuvre de pure fiction.
Sûrement pas aux sièges éjectables (de plus en plus nombreux) qui, pour éviter de savoir qu'ils n'ont pas de chance vont y voir la preuve qu'il ne sont pas les seuls au monde.

Combien sont-ils à s'efforcer de moutonner avec le troupeau, et puis, sortir du lot ? (p.31) Tout y est : le rachat qui camoufle un plan social, le déménagement, le changement d'organigramme, les entretiens de cadrage, les crocs en jambe et les placards, les règlements de compte et les espoirs déçus, les chantages, la mauvaise foi qui confine à la cruauté mentale ... La scène de reproche au moment où la Directrice Générale, réduite aux initiales de sa fonction, se fait sermonner pour abandon de poste alors qu'elle installe son père en maison de retraite est un moment d'anthologie. Ceux qui ont vécu semblable violence apprécieront !

Tous iront finalement là où on leur dira d'aller pour y faire ce qu'on leur demande de faire (p.107) avec, et c'est sans doute là le pire, le sentiment d'être encore des privilégiés, comme autrefois les mineurs qui venaient d'échapper à l'effondrement d'une galerie.

On aimerait refermer le livre sur une note optimiste mais on ne trouvera pas davantage d'espoir que dans le livre de PhilippeClaudel. C'est à nous de conclure. Nathalie Kuperman nous délègue le boulot, ce qui chez elle finit par être une marque de fabrique.

L'Enquête, de Philippe Claudel, éditions Stock
Nous étions des êtres vivants, de Nathalie Kuperman, Gallimard

Comme Amélie Nothomb, Philippe Claudel et Nathalie Kuperman seront à
Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochains ... J'y serai également et rendrai compte de la manifestation sur le blog comme je l'ai fait l'an dernier.

dimanche 29 août 2010

Une forme de vie d'Amélie Nothomb

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Bonne élève, Amélie Nothomb arrive à l'heure le jour de la pré-rentrée avec un nouveau livre précédé de ce qu'il convient d'appeler "une bonne presse". Normal, c'est une bonne prose !

Elle raconte avec une sincérité étonnante un échange épistolaire (fictif) entretenu plusieurs mois avec un militaire américain basé en Irak. Il est désormais admis que cette guerre était injustifiée, ce dont les soldats se sont immédiatement rendu compte. Coincés entre leurs obligations de service et leur conscience certains n'ont rien trouvé de mieux que de peser sur la conscience de leurs compatriotes en abusant (bien réellement) de la nourriture, jusqu'à en mourir.

Une forme de vie est facile à lire, mais difficile à caractériser. Il se situe précisément en terre Amélie, un espace où tout est simplement mais savamment dit.

J'ai découvert que je pratiquais sans le savoir une forme très particulière d'ospithographie. Cette manière d'écrire consiste à employer des feuilles recto verso, ce qui pour Amélie est une élémentaire forme de respect à l'égard de nos forêts.

Certes, mais je trouve que la lecture s'en trouve ralentie et qu'on peut vite se perdre. Je n'écris donc que sur les verso ... en toute bonne conscience puisque ce sont des feuilles de récupération, déjà imprimées au recto. Ouf !

J'ai aussi appris l'étymologie du mot diplomate, ce qui va grandement m'aider à améliorer mes relations : au lieu de dire une parole qui pourrait être mal interprétée je l'écrirai désormais ... sur un papier plié en deux (diploma en grec ancien).

En ma qualité de bloggeuse influente on peut dire que je tente de persuader une personne à faire quelque chose. Je me demande combien de lecteurs auront été ambiancés par ce billet. Et je loue Amélie d'avoir enrichi mon lexique de cette expression argotique (p.100).

Au pays d'Amélie nous trouvons des petites formules merveilleuses et puis des tournures plus grossières, comme celle-ci que chacun aura envie de répéter : le gras humain sera à Georges W. Bush ce que le napalm fut à Johnson. Inutile de s'offusquer : la fine mouche se raille elle-même d'une telle audace juste au moment où nous nous apprêtions à la condamner (p. 84).

Inutile aussi d'aller vérifier si elle a bien publié un éditorial dans le New York Times le 6 avril 2009 à propos de la venue d'Obama à Paris. Quelques pages plus loin (p.67) elle donne le titre de l'article pour faciliter la recherche googolienne. Elle rappelle aussi qu'elle a déjà livré 65 livres (page 66). Le compte est bon. Et avec celui que nous avons entre les mains cela fait ... 66, ce qui place définitivement le livre dans une veine oulipienne.

C'est un roman à clés qui ouvre de grosses serrures comme celles-ci mais aussi de toutes petites comme les discrètes référence à des titres d'ouvrages précédents autour des mots attentat, sabotage, tubes, ennemi, antechrista, journal ... Comme encore quelques confidences personnelles, son amour des avions où elle voyage systématiquement coté fenêtre, sa passion pour les nuages, sa façon d'ouvrir son courrier avec des ciseaux (c'est drôle j'aurais cru qu'elle le déchirait avec les dents pour mieux le dévorer) et surtout les rapports qu'elle entretient avec les flots de courriers quotidiens dont elle est carrément "addicte".

On savait la jeune femme courriériste. Il ne semble pas faire de doute qu'elle reçoive effectivement des sacs postaux de courriers en tous genres et qu'elle prenne beaucoup de plaisir à les dépouiller, ce qui ne l'empêche pas d'estimer que les bons épistoliers ne sont pas légion. Avoir du répondant (épistolaire) n'est pas donné à tout le monde, certes ; il n'empêche que cela s'apprend et que beaucoup de gens y gagneraient.

Dans le roman, son correspondant s'appelle Melvil Mapple, une distorsion de Devil et d'Apple, le diable et la pomme, symbole new-yorkais et subtile clin d'œil au mapple store parodique des Simpson. L'Amérique fascine toujours mais différemment. On parle d'Obama comme d'un lieu commun, et dans nombre de livres ces derniers temps.

A défaut de s'attirer des ennuis avec l'Amérique, Amélie Nothomb va susciter les déclarations. Une mine peut-être. Les soldats de toutes les guerres imbéciles vont la plébisciter comme marraine. Les boulimiques lui demanderont conseil et les anorexiques lui confieront leurs angoisses. Cela va faire beaucoup de monde !

Elle en connait un rayon sur les deux extrêmes et pose sur le plateau des révélations inquiétantes : la matière grise est constituée essentiellement de gras ; en cas d'amaigrissement excessif la cervelle subit des séquelles. J'ai bien fait de ne pas entreprendre de régime avant l'été.

Les anorexiques ont besoin que leur mal soit non pas condamné, mais constaté.

Amélie ne nous dit pas tout mais elle a beaucoup déclaré. On pourrait lui attribuer le cri d'alarme "je veux exister pour vous" (p. 57) qu'elle place sous la plume du soldat.

Amélie analyse. Amélie philosophe. Dans le dictionnaire Nothomb l'écrivain se situe en dehors de tout et proche des autres. La rencontre : un autre aussi autre et aussi proche à la fois (...) les gens sont des pays (...) bousculés par une tectonique des plaques qui n'a d'issue que dans la guerre ou la diplomatie (page 71) ... On voudrait lui souffler une autre voie, celle de la fuite, à laquelle elle songe brusquement toute seule quatre pages plus loin.

Qu'elle se rassure, son cerveau n'a pas un petit caillou dans la chaussure (comme elle le craint p.164) et nous vibrons sur la même longueur d'onde.

Amélie Nothomb sera à Nancy au Salon du Livre sur la Place du 17 au 19 septembre prochains ... et vibrera au rythme de la douceur nancéenne, qui n'est peut-être pas si éloignée de la douceur de vivre bruxelloise dont on la sent nostalgique. (p.121) J'y serai également et rendrai compte de la manifestation sur le blog comme je l'ai fait l'an dernier.

Une forme de vie d'Amélie Nothomb, chez Albin Michel, 2010
La photo d 'A. Nothomb est signée Sarah Moon.

dimanche 16 mai 2010

Trio de tentations autour d'un confit de lait de brebis

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Tout m'intriguait : ce petit pot rond estampillé d'une étiquette aux couleurs insolites (le bleu et le rose figurent rarement sur une étiquette alimentaire). L'intitulé aussi : confit de lait de brebis au gingembre et au clou de girofle ... d'autant que je ne suis pas fan de la confiture de lait que je trouve plutôt écœurante.

Ce produit est référencé par l'Épicerie du Goût, nouvellement ouverte à Nancy. Alors, forcément, cela méritait qu'on en ouvre un pot. Ma main a hésité avec d'autres variantes : fève de Tonka, géranium, thé matcha, violette mais je suis restée sur ma première impression.

Ce fut une vraie découverte. Mes papilles ont été séduites par la délicatesse des parfums, présents dans la douceur,. Mon palais a apprécié l'onctuosité d'une pâte légère, point trop sucrée, qui se tartine sans plus d'effort qu'une caresse.

J'ai eu envie d'imaginer, non pas cette fois des bouchées apéritives comme les jours précédents mais une déclinaison sucrée à déguster en fin de repas, ou pour un five o'clock un peu sophistiqué. Il est trop tard pour venir déguster le résultat à la maison puisqu'il ne subsiste pas une miette de mes petite créations. Mais je vous donne la marche à suivre, qui est plutôt facile car tout se prépare à l'avance en parallèle de manière à pouvoir servir ces trois desserts simultanément.

Pour la dégustation on commencera par la roulade : du confit tartiné sur du pain pita et recouvert d'un mélange de fromage (j'ai pris un chèvre frais, mais un fromage frais de brebis aurait mieux convenu cela va de soi) allongé de crème et parfumé de cardamone en poudre.

On poursuivra avec deux mini-tatins : de la pâte sablée découpée avec un emporte-pièce en forme de fleur et cuite au four quelques minutes. Une fois les disques refroidis on les recouvre d'une couche de confit et on pose ensuite une rondelle d'ananas préalablement poêlée dans de la vergeoise pour la caraméliser (c'est encore meilleur en parfumant le caramel avec un hachis de gingembre frais). Il n'y a plus qu'à ajouter une framboise pour la couleur et l'acidité.

On terminera par une verrine de glace au citron avec une demi-cigarette fourrée de confit. La cigarette pourra avoir été faite maison avec un disque de pâte sablé roulé sur un manche en bois à la sortie du four.

Les noms sont plutôt quelconques mais l'ensemble est assez surprenant pour qu'il ne soit pas nécessaire d'inventer des intitulés originaux.

Le plus difficile est de se procurer le produit de base, ce fameux confit de lait de brebis au gingembre et à la girofle. Soit vous allez au Sud en Lozère dans la ferme des Mille pattes qui confectionne cette spécialité.

Soit vous vous rendez à l'Est, à Nancy, où l'Epicerie du goût la distribue dans ses rayons avec d'autres parfums tout aussi étonnants.

Soit encore vous attendez le prochain Salon de l'agriculture ...

Et puis si la réalisation d'une recette vous semble compliquée n'oubliez pas que c'est déjà délicieux nature sur un pain grillé.

Ferme découverte des Mille Pattes, Salvinsac, 48150 Meyrueis tel 04 66 45 44 31
Épicerie du Goût, 4 place Vaudémont
(juste derrière la place Stanislas) - 54000 Nancy 03 83 20 28 21

vendredi 30 avril 2010

Panna cotta alternative et exotique

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C'est LE dessert à la mode mais comment faire si on ne dispose pas de gélatine ou d'agar-agar, et qu'on veut se passer de crème fraiche ? En appliquant la recette de base de nos grands-mères : du lait bouillant, des jaunes d'œufs et du sucre.

Je déteste préparer des petites quantités. Mais je n'aime pas davantage manger la même chose à tous les repas. Alors je ruse. En mettant un épice différent dans chaque petit pot avant de verser la préparation brûlante. Il suffit de mélanger, de mettre à cuire ... en se souvenant de l'ordre selon lequel on a disposé les pots pour pouvoir se repérer ensuite à la dégustation.

Mais que faire alors des blancs d'œufs ? Des macarons si on sait comment s'y prendre, et alors il vaudra mieux les faire le lendemain car les macarons sont meilleurs avec des blancs conservés 24 heures dans un frigo. Ou bien un dessert très rapide comme des rochers à la noix de coco, et là encore on peut continuer à être imaginatif en ajoutant à la moitié de la pâte le parfum de son choix.

Voici le déroulé complet :

Pour 6 petits pots de crème :
75 cl de lait bouillant dans lequel je fais infuser un morceau de 2 cm de gingembre frais (cela parfumera à peine) pendant 10 minutes, 4 jaunes d'œufs battus ajoutés ensuite après avoir retiré le gingembre puis 60 grammes de sucre de palme râpé (qui a un pouvoir tout aussi fort que le sucre de betterave mais qui serait moins dangereux pour la santé si on a le pancréas fatigué ... à vérifier cependant). On trouve ce sucre sous forme de galettes rondes dans les épiceries asiatiques.

On met un parfum différent dans chaque pot qu'il est inutile de beurrer et on verse la préparation. On cuit à la vapeur 20 minutes, c'est plus rapide qu'au four. Mais on peut aussi profiter de la chaleur de l'appareil si on fait les rochers dans la foulée.

J'avais fait un pot "nature" (gingembre seul), un avec un bouton de rose séché, un avec de la réglisse en poudre, un avec de la cardamone, un avec de la fève tonka râpée et le dernier avec du sirop de safran puisqu'il m'en restait de la recette de la Coupe Stanislas publiée lundi 19 avril. Le tout était plutôt exotique ... Ne me demandez pas ma préférence. Je crois qu'il faudrait que je refasse une fournée ...

Pour les rochers :
Les 4 blancs d'œuf battus à la fourchette avec une pincée de sel, 150 grammes de noix de coco râpée et 80 grammes de sucre de palme râpé. J'avais ajouté du sirop de safran et de la cardamone dans la moitié de la pâte.

On pose des tas (avec les doigts mouillés et en pinçant un peu le sommet) sur du papier sulfurisé recouvrant une plaque et on enfourne four chaud 180 degrés pour 15 minutes.

NB : On acquiert le sirop de safran dans les bonnes épiceries fines, comme la toute nouvelle Épicerie du Goût de Nancy 4 place Vaudémont - 03 83 20 28 21 ouverte depuis le mardi 27 avril.

lundi 19 avril 2010

Coupe Stanislas

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Un dîner à Nancy m'a donné l'idée d'un breuvage tout simple. Encore faut-il se procurer un ingrédient un peu spécial dont je vais vous parler dans quelques instants.

Commençons par le commencement, ou plutôt par la fin du repas, qui a été couronné par un baba servi avec une neige de safran.

Avec un nom issu du polonais babka, vieille femme, cette pâtisserie désignait, à l’origine une brioche traditionnelle aux fruits secs et confits.

Stanislas Leczinski, roi de Pologne, Duc de Lorraine et de Bar dont le nom est indissociable de Nancy, n’a donc pas inventé le baba, mais l’a plutôt « importé » et amélioré, en pensant à l’arroser. Et si aujourd’hui ce dessert est imbibé de rhum, au XVIIIème siècle, c’est très probablement avec du vin hongrois de Tokaji qu'il dégustait le sien, ce même vin que lui envoyait chaque année son prédécesseur au trône de Lorraine, François III, devenu roi de Hongrie en 1741 et empereur germanique.

Peut-être aimeriez -vous d'abord connaitre la recette historique de ce gâteau, telle que la réalise le restaurant où j'ai diné :

Ingrédients pour 8 personnes :
Pour la pâte :

250 g de Farine
10g de levure de boulanger
100 g de sucre
1 dl de lait
3 œufs
2 jaunes d’œufs
0,1g de safran (facultatif)
75 g de raisins secs

Pour la cuisson :
50 g de beurre fondu

Pour le sirop :
1 bouteilles de Tokaji de Hongrie
250g de sucre semoule
20 cl d’eau

Préparation :

Faites tiédir le lait, y diluer le sucre roux. Hors du feu, incorporez la levure de boulanger et laissez lever environ 20 minutes (température idéale : 35°). Dans une terrine, tamiser la farine, y ajouter une pincée de sel, puis former une fontaine. Y incorporer la levure, puis les œufs et les jaunes. Ajoutez les raisins secs et, pour plus d’authenticité, le safran dilué à l’avance dans un peu d’eau. Versez dans un moule beurré, à un tiers de la hauteur. Couvrez et laissez lever dans un endroit tiède. Quand la pâte arrive au niveau du bord du moule, enfournez dans un four préchauffé à 160°. Laissez cuire, environ 40 minutes pour un baba de grosse taille, 15 à 20 minutes pour des petits babas individuels. Laissez refroidir, démoulez et réservez dans un récipient (si vous l’avez, dans une boite hermétique suffisamment grande). Préparez le sirop : faites bouillir le verre d’eau avec le sucre. Retirez du feu et versez alors la bouteille de Tokaji. Versez ce sirop sur le baba, réservez au frais.

On peut servir avec une crème fouettée peu sucrée, ou encore avec une crème pâtissière épaisse, parfumée à la vanille, comme le faisait ma maman dans mon enfance, ou enfin avec une neige de safran comme celui que j'ai dégusté.

Le safran est un épice plutôt rare, parce que cher, d'un goût étonnant, décrit par les spécialistes comme "un épice flamboyant, évoquant le miel avec des notes métalliques". Il semblerait bien que les cuisiniers polonais l'aient utilisé dès le XVIII° siècle pour parfumer leurs plats.

Il doit son nom à sa couleur jaune d'or, caractéristique, safra signifiant jaune en arabe. Les gourmands nancéens pourront bientôt se procurer cet ingrédient, notamment sous forme de sirop dans une nouvelle épicerie fine qui ouvrira dans une semaine.

C'est avec cette précieuse petite bouteille ronde que j'ai préparé l'apéritif auquel j'ai simplement donné le nom de "Coupe Stanislas". Deux cuillères à soupe de sirop et un vin blanc de mon choix, servi glacé.

En décoration une petite enfilade composée d'un morceau d'orange confite, de quelques pousses de menthe fraiche et d'une demi-cerise confite pour rappeler les couleurs des fruits confits d'un baba.
A déguster avec modération comme de bien entendu ...


Recette sur le site du Restaurant
A la Table du Bon Roi Stanislas
SARL La Table de Stan – Gérant : Yvain ROLLOT
Siège Social : 7, rue Gustave Simon – 54000 NANCY
03 83 35 36 52

Sirop de safran , à l'angle de cette même rue, juste derrière la place Stanislas
dans la nouvelle Epicerie du Goût 4 place Vaudémont - 54000 Nancy 03 83 20 28 21
Ouverture mardi 27 avril à 10 heures

jeudi 4 mars 2010

Un amour exclusif de Johanna Adorjàn

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Johanna Adorjan est née en 1971 à Stockholm et maitrise un grand nombre de langues, dont le français, qu'elle dit avoir appris en lisant le magazine ELLE. Elle est journaliste du Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung et travaille depuis 2001 au supplément culturel.

Intriguée par l'histoire de ses grands-parents paternels elle décide de mener une enquête fouillée et de construire un livre, son premier (on peut être certain qu'il y en aura d'autres parce que son talent est manifeste) autour de sa famille. Elle s'est exprimée sur le sujet à Nancy en septembre dernier, dans le cadre d'un débat autour des secrets de famille organisé au Livre sur la place et sa sincérité m'avait touchée.

Je pensais que le livre m'arriverait dans une des sélections de ELLE car je savais que la rédaction du magazine l'avait apprécié mais mois après mois je dus me résoudre à l'évidence. Il allait falloir que je tende la main. Je n'étais pas très pressée, estimant que c'était "encore" un livre sur le deuil. J'avais lu Eric Fottorino (l'Homme qui m'aimait tout bas), Dany Laferrière, (l'Enigme du retour), Brigitte Giraud (Une année étrangère), je me disais qu'Un amour exclusif pouvait bien attendre un peu ...

Alors dire que cette lecture m'a enchantée va surprendre mais c'est le mot exact : on tombe sous le charme du récit, qui est à mi-chemin entre vérité et fiction.

Ce livre raconte l’histoire de Vera et de Pista, deux Juifs hongrois survivants de la Shoah, qui ont fui les émeutes de Budapest en 1956, ont trouvé refuge au Danemark et se sont donné la mort à Copenhague en 1991. C’est l’histoire d’un amour hors du commun. L’histoire de ses grands-parents.

Johanna exprime avec retenue et pudeur combien l'intrusion dans l'intimité de ses grands-parents a été bouleversante. Elle a appris des choses qu'elle aurait préféré ne pas savoir (comme le fait qu'ils se soient trompés une fois l'un et l'autre alors que c'était un couple qui offrait un modèle d'union). Mais de toute évidence elle ne pouvait pas deviner quelles confidences il aurait mieux valu ne pas entendre.

Elle avait 20 ans à la mort de ses grands-parents. Donc elle avait forcément beaucoup de souvenirs personnels. Elle connaissait leur maison, leur façon de vivre, leurs tempéraments. Elle n'a eu qu'à les faire resurgir.

Par contre elle ne connaissait pas leur pays d'origine, la Hongrie qu'elle a entrepris de découvrir. Internet a été aussi une formidable source d'information. Et puis elle a eu une certaine chance : les amis proches de ses grands parents étaient encore en vie et pouvaient lui apporter des éléments "de première main". Elle a pu croiser les témoignages et se rendre compte aussi des erreurs d'interprétation. Quand on lève un secret, on dissipe une contre-vérité. J'ai longtemps cru que ma grand-mère avait accouché chez elle à cause de l'occupation allemande et que mon père a été caché bébé dans un tiroir. En fait il est né à l'hôpital parce qu'elle avait de faux papiers. Comment les avait-elle obtenus, je n'ai pas réussi à le savoir. It was a crazy time (une époque de folie) comme le soulignait sa meilleure amie.

Pas question de juger sur le fond : que ce qui est relaté se soit rigoureusement déroulé de la manière que Johanna a choisi importe peu. Ce qui compte c'est de marcher dans ses traces et de débusquer ce qui est universel dans son récit. Ne serait-ce qu'en termes de décor, de mode de vie ...

Ce qui est formidable dans ce livre c'est que l'auteur livre vraiment toutes les bribes qu'elle a récoltées et que finalement elle n'invente que le ciment indispensable pour faire tenir les évènements entre eux. J'imagine ... j'imagine ... J'imagine ... écrit-elle dès les premières pages. comme quelqu'un qui ferait d'intenses efforts de mémoire. Elle interroge le non-dit sans relâche et partout, puisant dans les actualités de l'époque et dans l'inconscient familial et collectif ce qui peut donner chair au récit. Elle relate des sentiments, place des dialogues. Du coup tout semble vrai. En fait on devrait dire que c'est aussi vrai que possible.

C'est aussi un roman qui questionne sa propre existence alors qu'elle se trouve encore au seuil de sa jeunesse. C'est formidablement vivifiant de sentir combien cette réflexion va infléchir le cours de sa vie. Ses grands-parents étaient juifs mais pour survivre ils ont préféré abandonner leur religion. En devenant danois ils ont poussé l'assimilation jusqu'à ne plus pratiquer du tout. Les interrogations de Johanna sur ce qui est ou non typiquement juif sont souvent extrêmement comiques.

La visite du camp de Mauthausen est éclairante à bien des égards sur cette période de l'histoire. A l'instar de ce que relate Bruno Tessarech dans les Sentinelles, elle fait dire à un témoin : quand on n'a pas vu cela de ses propres yeux on n'y croit pas. Beaucoup disaient que c'était des contes à dormir debout. Personne n'arrive à y croire.

D'ailleurs ses grands-parents n'ont jamais rien raconté sur ce qu'ils avaient vécu. En un an ce sont les deux tiers des juifs hongrois qui ont été exterminés. Le monde était alors vraiment fou. A propos de leur installation au Danemark elle écrit : mes grands-parents avaient quitté leur ancienne vie comme on ôte une veste qu'on n'aime plus.

Petit à petit on sent Johanna se rapprocher surtout de sa grand-mère dont elle s'aperçoit qu'elle lui ressemble physiquement et psychiquement, ce qui la rend paradoxalement à la fois fragile et forte. Cette grand-mère qui craignait tant de n'être pas assez aimée s'est inquiétée à tort. L'amour circule fort dans cette famille.

Un amour exclusif de Johanna Adorjàn,
Traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Presses de la Cité, 2009, 180 pages

Une année étrangère et l'Énigme du retour seront prochainement chroniqués sur le blog.

jeudi 5 novembre 2009

Virginia Woolf par Viviane Forrester, Goncourt de la biographie

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Alors que le Prix Goncourt "classique" a été décerné à Marie NDiaye pour Trois femmes puissantes (et le Goncourt-Prix polonais à Delphine de Vigan pour les Heures souterraines) c'est Viviane Forrester qui a reçu le Goncourt de la biographie, à Nancy, pendant la manifestation du Livre sur la Place pour son immense biographie de Virginia Woolf.

S'il existe une spécialiste de la question c'est bien Viviane Forrester, et depuis très longtemps. Bernard Pivot, dont elle fut une précieuse collaboratrice reconnait, selon son propre aveu, avoir découvert Virginia Woolf grâce à elle qui réussit à lui imposer un reportage dans sa première émission littéraire, "Ouvrez les guillemets".

Depuis, elle n'a cessé des recherches entreprises avec une détermination archéologique ; elles ne pouvaient qu'aboutir à cet énorme livre qui est bien davantage qu'une biographie et qui tombe à pic tant les références à Virginia Woolf émaillent les romans contemporains. Une des dernières dont je me souvienne est celle de Patrick Poivre d'Arvor qui cite la romancière anglaise à plusieurs reprises dans Fragments d'une femme perdue.

Je ne savais jusqu'alors pas grand chose de Virginia Woolf. Je la connais mieux désormais et je comprends l'hommage appuyé qu'elle a suscité.

Les amateurs de biographie classique seront probablement surpris parce que Viviane Forrester plonge à bras le corps dans la vie de son égérie sans préambule et en se démarquant de la chronologie. Les faits (réels) sont proprement incroyables et la famille Woolf -multirecomposée- inspire une confusion comparable à la dynastie des Plantagenêt pendant la guerre des deux roses. L'arbre généalogique des protagonistes m'a beaucoup manqué jusqu'à ce que je le découvre incidemment... page 313 bien avant d'achever la lecture. C'est une aide indispensable.

Viviane Forrester s'était exprimée avec fougue à Nancy en livrant au public venu l'écouter sur la scène de l'Opéra national de Lorraine les éléments les plus déterminants. J'invite le lecteur à écouter l'enregistrement de cette interview par Bernard Pivot après une introduction savoureuse de André Rossinot.

L'écriture de Viviane Forrester est vigoureuse, affranchie des tabous, osant des expressions étonnantes comme celle-ci (page 150) annonçant que Virginia "va se foutre à la flotte". Il y a aussi de nombreuses redites, au mot près. Mais ces défauts sont mineurs au regard de la somme de détails qui alimentent une analyse passionnée et passionnante, qui prend souvent des airs de conversation.

Virginia Woolf pourrait être la figure emblématique des femmes victimes de harcèlement moral. Conditionnée par une mère distante (elle lui reproche juste avant de mourir de ne pas se tenir droite en la traitant de petite chèvre), par un père maniaque et colérique, endeuillée à nombreuses reprises, Virginia est une proie facile pour un mari qui lui devra sa propre stabilité et son statut mais qui, au lieu de lui en savoir gré, lui fait payer sa dépendance en lui interdisant la maternité et en s'évertuant à la faire passer pour folle ; l'opération est facile dans une société pliant alors sous l'emprise masculine et n'ayant pas besoin de preuves pour croire.

Virginia se protège comme elle peut de ce qu'il est "impossible de dire à haute voix" par des souvenirs-écrans et fera montre toute sa vie d'une énergie, d'une volonté d'exister, de survivre, surtout de ne pas se laisser isoler et faire partie des autres (page 176). L'écriture est toute sa vie. Mais son mari est persuadé y être pour beaucoup (page 83). C'est peut-être vrai, concède Viviane Forrester qui décidément est bien honnête avec le bourreau.

Affolé par l'arrivée de la seconde guerre mondiale il lui propose de se supprimer avec lui. Neuf mois plus tard la reconnaissance du milieu littéraire ne suffit plus à la protéger des démons. Le rempart de ses lecteurs cède. Virginia frotte les parquets de sa maison avec une belle énergie puis elle va se jeter dans une rivière, les poches lestées de pierres.

Aura-t-elle au moins, comme elle l'écrit dans une de ses dernières phrases, porté un dernier regard sur toute la beauté du monde ?

Son mari lui survivra 28 ans. Là encore Viviane Forrester ne porte pas de jugement définitif, considérant qu'un suicide ne résulte pas d'une seule cause mais d'un faisceau d'éléments (page 97) et estimant que ce dont Virginia aura le plus été privée c'est de respect. En ce sens cette biographie peut se lire comme une réhabilitation.

Virginia Woolf, par Viviane Forrester, chez Albin Michel, 2009.

dimanche 1 novembre 2009

Zoom sur Longwy par Association d'idées

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Le temps a été gris toute la journée ; la pluie a trempé les feuilles multicolores que le vent avait rebattues sur le sol glissant ; un vrai temps de Toussaint !

Je cherchais quelles fleurs je pouvais envoyer qui ne soient pas périssables ; qui soient porteuses d'énergie ; qui irradient une certaine joie de vivre puisque la vie continue, toujours.

J'ai aussitôt fait le lien avec les Éditions Association d'idées qui présentaient le quatrième ouvrage de la collection "Zoom" intitulé "Zoom sur Longwy, un autre regard sur les Magiciens de la couleur" au Livre sur la Place le 18 septembre dernier à Nancy.

Réalisé par Denise Bloch avec la collaboration de Rachel Quinet, ce livre se rapproche comme le ferait un zoom numérique au plus près des matières, couleurs et formes des choses qui nous entourent. Il s'agit ici d'une balade iconographique peu ordinaire au cœur des faïences et des émaux de Longwy pétillants de couleur et de lumière. Images symboliques et mots viennent accompagner les visuels des pièces représentées.

Appartenant à la catégorie qu'on désigne sous le terme de "beaux livres" la collection toute entière est purement magnifique et il est bien difficile de dire lequel des quatre a ma préférence. Inutile de chercher plus loin pour d'heureux cadeaux de fin d'année ou pour se faire plaisir. Chaque page est un ravissement. On apprend mille détails passionnants sur les émaux et sur les plantes qui ont inspiré les décors.

Entre Baccarat, Daum, Gallé, et Longwy mon coeur balance mais c'est ce dernier que je vais pour vous ouvrir. J'imagine Patrick Poivre d'Arvor (rencontré lui aussi à Nancy pour la sortie de son dernier livre, objet du billet publié hier) s'attarder page 102 sur la faïence "Mont Violette" bien sûr et apprécier d'apprendre que lorsque Bonaparte rencontra Joséphine de Beauharnais elle portait un bouquet de violettes qu'elle lui tendit. Devenu empereur, il reçut de ses grognards le surnom de "Caporal La violette".

Le livre est un jardin. Avec le chrysanthème (page 16) fleur de saison s'il en est, mais aussi la vigne que Denise Bloch associe à un poème de Théodore de Banville célébrant le Rouge Automne.

Les feuilles or et platine de cette gourde (page 22) ont l'aspect du buis, symbole de la vie qui continue en hiver et dans les autres mondes :

L'été se faufile avec le coquelicot suggéré par ce pot à tabac (page 56) , qui meurt de trembler comme un coeur ardent (sic Francis Jammes)

Une lecture qui donnera envie d'ouvrir les trois petits frères de la collection ; mais aussi d'aller rendre visite au "Musée des magiciens de la couleur" pour admirer grandeur nature la plupart des chefs d'oeuvre de cet ouvrage dont le prix public (35 €) est largement justifié.

Association d'idées, 15 rue du lieutenant Crépin, 54000 Nancy, Tél : 03 83 56 97 71
www.associationdidees.com
Musée municipal des Emaux de Longwy, Porte de France, 54000 Longwy, tel 03 82 23 85 19

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