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mercredi 16 avril 2014

Fabrice Luchini et moi, seul en scène d'Olivier Sauton au Théâtre de l'Archipel

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Olivier Sauton a réellement rencontré l'immense comédien Fabrice Luchini, fortuitement il y a une dizaine d'années, mais tout de même.

Ce moment, et surtout l'admiration sans borne qu'il lui témoigne, lui a inspiré le texte d'un spectacle où il endosse les deux rôles : celui d'un élève très débutant et maladroit, et celui du professeur émérite.

Nous assistons à la rencontre suivie de ces trois leçons qui sont des exercices d'interprétation menés avec brio.

Le mythe de Luchini est égratigné, mais avec tendresse. D'autant que le comédien ne ménage pas non plus son propre ego en se présentant inculte devant le "maître".
On savoure et on rit beaucoup de la confrontation entre deux générations : celle du livre et celle de l'image, mais aussi deux visions de la vie : une dédiée corps et âme à l'art, l'autre qui pense plus à la gloire et aux femmes.

L'élève Sauton demande au maître Luchini de lui dire une fable de La Fontaine dont il est de notoriété publique qu'il les connait toutes. Ce sera la Tortue et les deux Canards. Elle est peu connue mais j'ai eu la chance de l'entendre, en plein air, dans le Parc de Sceaux l'année dernière, où la  troupe Phénomène et Cie reprenait un spectacle créé en 2003 au Potager du Roi à Versailles dans le cadre du 8ème Mois Molière. (Je vous encourage d'ailleurs à voir ou revoir le spectacle-promenade Alice et les Merveilles à Versailles en juin prochain).

La conception et la mise en vie de Stéphanie Tesson était très réussie. Les mains du comédien représentaient les volatiles et il portait un casque symbolisant la testudine. 
Vous devinerez combien j'ai savouré ce moment dans le spectacle d'Olivier Sauton.

Le revers de la médaille ne tarde pas à cliqueter pour son personnage : il devra arriver à sa première leçon en sachant par coeur la Cigale et la Fourmi.

Olivier Sauton a choisi aussi d'excellents extraits musicaux, comme The Hall Of The Mountain King  où le groupe Madness reprend en l'accélérant le thème du même nom composé par Edvard Grieg.

Il a aussi des formules bien choisies pour définir le génie : un hyperactif qui a du talent comme tout le monde mais qui travaille comme personne. Nous ne le plaindrons point s'il le fait en appliquant la méthode d'Antoine Blondin, travaille comme tu t'amuses.

Le théâtre est le lieu où l'on peut se recueillir et se divertir. Encore une phrase qui sonne juste. Le public passe une soirée où la drôlerie et l'intelligence vont de paire.

Il s'est inspiré des interviews que Fabrice Luchini a données pour écrire la pièce. Tout semble exact. Le moindre détail a été pensé, jusqu'au livre qu'il lui met entre les mains et qui est le Voyage au bout de la nuit de Céline. Le comédien en a longtemps fait la lecture. Il jouait Une heure de tranquillité, une pièce de Florian Zeller au Théâtre Antoine ces dernières semaines ... juste de l'autre coté de ce boulevard de Strasbourg où Olivier interprète son double.

On peut espérer que puisqu'il est désormais libre le soir il osera venir pour assister à ce spectacle, même si on peut imaginer que ce ne soit pas très facile pour lui de se trouver sous le regard du public parmi les spectateurs.

Olivier Sauton n'est ni dans la caricature, ni dans l'imitation mais dans le mimétisme. Il revient sur scène après les applaudissements (très mérités et enthousiastes) pour s'inquiéter d'une éventuelle méprise avec "son" public. Il y a toujours au mois une personne pour le rassurer : oui, on a cru que Luchini était à l'affiche mais c'est pas pour lui qu'on venait. On ne peut pas rêver plus belle déclaration.

D'ailleurs Fabrice Luchini devrait comprendre la situation, lui qui a interprété des rôles de fan au cinéma. Je pense notamment à Jean-Philippe, un film de Laurent Tuel, où il se réveillait dans un monde qui niait l'existence de son idole, Johnny Hallyday.

Le spectacle d'Olivier Sauton donne envie de monter sur les planches et de devenir son élève ... parce qu'on sait parfaitement que Fabrice nous serait inaccessible. Cela tombe bien, il donne des leçons les dimanches soirs de 18h 00 à  22h 00 et les lundi de 14h 00 à 17h 00 dans le 17ème arrondissement. Envoyez un mail à l'adresse le-cours-sauton@laposte.net pour vous inscrire aux prochaines dates.

Fabrice Luchini et moi, Seul en scène écrit, mis en scène et interprété par Olivier Sauton
Au Théâtre de l’Archipel : 17 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris (métro Strasbourg Saint Denis) 01 48 00 04 05
Tous les mercredis et jeudis à 21h 00 jusqu'à fin Avril
Puis tous les jeudis, vendredis et samedis à 21h 00 à partir du mois de Mai et jusqu’à fin Juin ... avant de prendre ses quartiers d'été en Avignon et de revenir tout bronzé en septembre, avec davantage de dates en semaine.

J'allais oublier de vous le dire : jusqu'à fin avril les lecteurs du blog bénéficient de l'offre "une place achetée-une place offerte" en réservant en se recommandant de A bride abattue.

Crédit photo : Bettina Ramelet pour les clichés du spectacle

mercredi 9 avril 2014

Le récit de Marie-Magdeleine Lessana d'Un théâtre de l'émotion au Mali aux éditions de l'Harmattan

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J'ai rencontré Marie-Magdeleine Lessana à la librairie Tschann, au 125 boulevard du Montparnasse, à Paris. C'est un lieu historique à bien des égards. Pour son implication auprès des artistes de théâtre, comme Samuel Beckett. Pour son énergie dans la mise en place de la loi sur le prix unique du livre, une spécificité française que les auteurs du monde entier nous envient.

L'équipe qui est aujourd'hui à la tête de cette librairie poursuit son travail en direction d’un lectorat fidèle à la qualité des textes. Elle défend autant la Poésie, la Littérature, les Sciences Humaines, l’Esthétique.

Rien de plus "naturel" alors pour eux que d'inviter l'auteur d'Un Théâtre de l'émotion au Mali, à présenter son ouvrage publié chez L'Harmattan.

Marie-Magdeleine Lessana y fait le récit de son expérience aux côtés d'une troupe théâtrale française partie en pays Dogon pour monter un spectacle mixant musique, mime, improvisation et texte avec des artistes africains. En France, au Mali et jusqu'à Moscou, c'est dans le choc entre tradition orale et dictat de l'écrit et au fil des palabres que les sensibilités se sont mobilisées.

Marie-Magdeleine Lessana a été membre de l'École Freudienne de Paris, dirigée par Jacques Lacan. Elle a participé à la fondation de l'École Lacanienne de Psychanalyse (1985). Elle a beaucoup publié dans le domaine de la psychanalyse. Elle a écrit notamment deux essais sur Marilyn :
Marilyn : portrait d'une apparition, éditions Bayard, 2005.
Marilyn Monroe et Arthur Miller, Au risque d'apparaître, in collectif L'amour fou, Maren Sell Éditeurs, 2006.

Elle est également romancière et lorsqu'elle décide d'accompagner une troupe de théâtre en Afrique c'est à titre privé (et bénévole) qu'elle entreprend l'aventure. Elle revendique cette position même si elle concède qu'elle ne peut pas oublier complètement quelques réflexes propres à son métier.

De fait elle livre un récit très fidèle et très lisible par un large public. Son texte devrait circuler dans les cours de théâtre. J'ai rarement eu entre les mains quelque chose d'aussi limpide et d'aussi accessible sur la création théâtrale.

Tout est né de son intérêt pour le spectacle vivant, d'une rencontre avec un comédien, de conversations émouvantes et d'une envie soudaine de partir en Afrique, dans une ville qu'elle connaissait déjà ... et d'y aller comme romancière.

On lui répondit simplement : c'est l'envie qui compte (j'entends qui conte). Elle fut acceptée d'emblée par le groupe qui ne la connaissait pas et qui ne la découvrit qu'à Roissy 3, qu'elle désigne sous le terme d'aéroport des pauvres.

Si on y va en acceptant de se débarrasser de nos clichés on rencontre quelque chose de très fort, confie-t-elle. Avec le sentiment d'assister à une fabrique, une "apparition".

Elle raconte ce qui est une forme de résidence d'auteur, un peu surprenante, non académique, dans une position d'observatrice silencieuse et intéressée qui se légitimera au fil du temps en prenant le rôle de "regard extérieur". Cette fonction n'est pas encore très courante en France même si on la remarque parfois au générique de certaines pièces. Elle est totalement banale en Allemagne.

Elle est la-bas la toubadou qui va dormir au Cheval Blanc, qui comme son nom l'indique est l'hôtel des Blancs. Elle sera quelqu'un d'étrange qui est devenu familier tout en conservant son étrangeté. Cette position lui a permis de saisir que le premier texte qui avait écrit pour être joué au Mali amenait les comédiens à entrer dans la vision de l'Afrique vue par des occidentaux. Le projet a ensuite été entièrement remanié.

C'est annoncé comme un "récit" mais c'est bien le roman de cette aventure, la version habitée de l'auteur. Sans censure ni omission. C'est toute l'Afrique que l'on y retrouve, sa beauté, ses couleurs (l'ocre en particulier), les bagages en volume débordant comme un chou-fleur sur le toit des autos, les sacs de plastique noirs comme des corbeaux accrochés aux branches par le vent, les grappes fébriles d'enfants, la chaleur, la poussière et la saleté, les maladies, l'épuisement, la mafia aéroportuaire.

L'espérance de vie n'est que de 41 ans au Mali et trois enfants sur quatre meurent du paludisme avant l'âge de deux ans. (p. 25) Quelque chose en Afrique refuse de réagir. (...) Cependant la haute technologie est là. Tout le monde a son portable, sa moto alors qu'il n'y presque pas de quoi manger, pas d'eau. (p. 72)

Marie-Magdeleine Lessana explore des questions très sérieuses autour de la langue et des divers moyens d'expression (pantomime, slam, poésie ...), de la culture orale qui n'est pas celle de l'écrit (la nôtre), de l'horreur du mensonge et de la parole inventée (même sur une scène de théâtre), de la magie et de la réalité, de la parole sacrée qui s'oppose à la parole profane, de la mythologie ... du temps qui n'est pas un chemin, ni un avenir mais un présent (parler au futur est perçu comme une arrogance), de la maladie du vent qui s'apparente à un délire de persécution.

Elle n'occulte aucun problème, aucun souci, ni aucune joie non plus.

Elle avoue avec sagesse : j'aime les questions, je ne sais pas faire les réponses.

Et pourtant, tout en se défendant d'avoir fait un livre de psychanalyse ou une étude ethnologique elle nous donne des clés pour comprendre. Par exemple en pointant qu'en Afrique tout est collectif au détriment d'un Moi.

Cette expérience l'a transformée. Elle continue d'aller beaucoup au théâtre où son regard ne faiblit pas en terme d'exigence. Le livre est dédié à Patrice Chéreau dont elle reprend de très beaux textes plus loin (p. 106) comme celui-ci : l'acteur est solitaire. il fait un pèlerinage dans le pays des mots. La définition que l'auteur nous donnait du théâtre n'est pas moins belle : le théâtre est quelque chose d'intelligent qui touche les gens là où ils sont (p. 53).

Dans la video qui suit elle parle davantage du spectacle que de son livre, témoignant bien de sa position...



Un théâtre de l'émotion au Mali, Récit de Marie-Magdeleine Lessana, aux éditions de l'Harmattan, mars 2014

mardi 18 mars 2014

La dame de la mer, une pièce d'Ibsen mise en scène par Omar Porras

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Marc Jeancourt, le directeur du théâtre La Piscine de Chatenay-Malabry (92), se devait de présenter le contexte de l'arrivée de cette Dame de la mer sur la scène de son théâtre.

Il avait bel et bien programmé un spectacle d'Omar Porras mais il devait s'agir initialement de quelque chose autour du Grand Guignol.

Sauf que le metteur en scène n'avait pas achevé ce travail. Par contre il avait entrepris la mise en scène d'une oeuvre méconnue d'Henrik Ibsen que Marc a été invité à venir voir à Genève, au théâtre de Carouge, au cas où, et qu'il a décidé immédiatement de prendre.

Les abonnés ont eu le choix de suivre cette proposition ou de se reporter sur un autre spectacle. Après avoir assisté au spectacle je peux dire aux frileux qu'ils ont eu carrément tort. J'avais beaucoup apprécié sa version de l'Eveil du printemps de Wedekind. Cette fois je suis carrément fan. Parce que c'est un moment de grâce qu'il nous offre.

Pour résumer Ellida a autrement aimé un homme qui a dû fuir. Elle ne l'a jamais oublié mais elle a refait sa vie, comme on dit, avec un médecin et élève deux belles-filles qui lui sont plutôt hostiles. Son époux l'adore. Elle est restée amoureuse du marin qui,un jour resurgit. Que choisira Ellida ?

Au début du spectacle, le plateau est nu, ceint d'un cyclo sur lequel s'imprime un ciel d'un bleu profond qui pourrait aussi être l'océan où Ellida va se baigner chaque jour. Un piano à queue grand ouvert attend un musicien. C'est tout.

La musique a une importance capitale. Les mélomanes reconnaitront un air de Peer Gynt qui sera joué en boucle. Comme le dit le metteur en scène la musique traversera le spectacle comme une charrue dans la mer. Omar, qui ne manque pas d'humour, aurait voulu disposer d'un orchestre mais la limite de ses moyens lui imposa de choisir un seul instrument. Ce fut le piano et Didier Puntos, qui est d'abord un musicien, s'est révélé comme acteur. Omar a bien conscience qu'il lui demande beaucoup. Le spectateur n'y prend sans doute pas garde mais qu'il accepte de pousser le piano  en coulisses lorsqu'il n'a pas de raison de rester sur scène est un vrai défi. Il le fait seul, à mains nues  en prenant le risque de se blesser les doigts.

Ibsen est réputé pour être un des premiers auteurs féministes. Dans son théâtre les femmes ont le choix de leur destin. Une autre des caractéristiques de son écriture est qu'elle est traversée par les personnages fantastiques qui sont familiers en Scandinavie. Le surnaturel est pour lui quelque chose de familier. La frontière entre les vivants et les morts n'est jamais étanche.

La scénographie conçue par Amélie Kiritzé-Topor conjugue tous ces aspects. Les apparitions et disparitions de la maison, fragile coquille de noix ouverte aux éléments, rythment les scènes réalistes avec les autres, où Ellida est envahie par la folie.

Omar Porras explore les origines du sentiment amoureux qu'il mesure à la raison. Il fait du théâtre pour trouver la petite lumière de l'âme qui va être utile aux autres. Ellida est dans le dilemme du choix amoureux, éprouvant avec douleur sa capacité de regarder l'amour dans toutes ses couleurs.

La mise en scène fait vivre ce quelque chose d'invisible qu'on ne maitrise pas, que certains appellent esprit, quand d'autres invoqueront la magie, ou encore la foi. Des images surgissent sur le fond de scène, hallucinations, levers de soleil ou éblouissements, toujours différents d'un soir à l'autre.

Et quand on s'extasie de la précision de l'emploi des fumées qui, pour une fois au théâtre, n'est pas anecdotique mais essentiel, le metteur en scène souligne combien ces moments sont fragiles.
S'il fallait en retenir une leçon ce serait d'être davantage sincère avec ce qu'on ressent qu'avec ce qu'on pense. parce que, comme l'écrit Ibsen ce n'est pas parce qu'on ne comprend pas un sentiment qu'il n'en est pas réel.

A la fin Ellida comprendra qu'elle est entièrement maitresse de sa destinée. A méditer.
La Dame de la mer a été créée en France 1964 par Sacha Pitoëff, au Théâtre de l'Œuvre. Elle a été peu montée. le hasard du calendrier fut qu'elle a été programmée en octobre dernier au Théâtre Montparnasse  dans la mise en scène de Jean-Romain Vespérini, avec notamment Jacques Weber, et Anne Brochet. Je n'ai pas vu cette version mais celle d'Omar Porras me semble si juste qu'il me serait difficile d'en apprécier une autre, surtout si l'aspect onirique est atténué au profit du traitement essentiel de la condition féminine entre amour et liberté. Car chez Ibsen c'est la liberté qui rend la femme disposée à s'attacher.

Les deux heures du spectacle sont un enchantement. Et pourtant il y a des scènes comiques, évoquant le cinéma et les magazines des années cinquante, des belle-filles maniérées comme des pestes, mais rien n'est gratuit.

Omar Porras parle facilement de son travail. On le voit ici discuter avec Marc Jeancourt ... peut-être de l'emploi de la carte blanche qui lui est offert samedi 23 mars. Il parait qu'il promet de faire danser tout le monde en Salle des Machines sur les mêmes airs qu'on pourrait entendre si on allait à Bogota, rumba, mango, boléro et chachacha.

La dame de la mer, une pièce d'Henrik Ibsen mise en scène par Omar Porras

Assistant à la mise en scène Jacint Margarit
Adaptation Omar Porras et Marco Sabbatini
avec Sophie Botte, Philippe Cantor, Olivia Dalric, Paul Jeanson, Serge Martin, Jeanne Pasquier, François Praud
Musicien Didier Puntos
Scénographie Amélie Kiritzé-Topor
Maquillage et coiffure Véronique Nguyen
Lumières Mathias Roche
Création son Emmanuel Nappey
Costumes Coralie Sanvoisin
Accessoires Laurent Boulanger

au Théâtre de la Piscine du 18 au 22 mars 2014 (relâche 21 mars)
Ensuite en tournée en Suisse à Morges / Théâtre de Beausobre le 2 avril 2014 puis à Monthey / Théâtre du Crochetan le 11 avril 2014

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Marc Vanappelghem.

vendredi 14 mars 2014

En direct des Globes de Cristal 2014 (seconde partie, les résultats)

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Lundi dernier avait lieu la 9ème cérémonie des Globes de Cristal et j'ai publié alors mes premières impressions. Passons à la remise des trophées en gardant un regard de coulisses puisque j'ai eu la chance de m'y trouver.

Suivre une telle soirée sur son écran de télévision est sans rapport avec la situation dans laquelle je me trouvais. Vous avez, certes, bénéficié de plans rapprochés et sans doute de commentaires avisés alors que je n'avais pas ces éléments ... et ils sont précieux car beaucoup de personnalités ne ressemblent pas à l'image qu'on a d'elles. Ainsi la chorégraphe Mia Frye m'est apparue comme une mince adolescente de 16 ans et je n'ai pas pensé à immortaliser son arrivée.

Tout le monde n'a pas l'oeil d'un Rachid Bellak, mais vous me direz que c'est son métier. Le photographe des stars les connait toutes et il sera encore capable de faire un millier de photos au prochain festival de Cannes.
La fin du spectacle du Lido coïncidait, à quelques minutes près, avec le démarrage du direct, le temps de changer les lumières et de disposer quelques accessoires sur la scène. Les plateaux chargés de café circulent entre les tables. Les bras des caméras se déploient. Des lustres descendent des cintres. L'effervescence monte d'un cran sur le plateau. Nous serons bientôt fixé sur le palmarès. Pourtant un tiers des invités sont encore debout et certains fêtent la victoire par anticipation. Rachid se presse entre les uns et les autres à grandes enjambées saccadées. D'autres se prennent en photo tout seuls, en mode selfie.

Valérie Benaïm ouvre la cérémonie en faisant remarquer fièrement qu'elle aura descendu les marches du célèbre escalier. On la comprend parce qu'il doit être difficile à emprunter tant il est abrupt. Elle annonce que tout le monde a gagné, mais certains plus que d'autres en rappelant aux téléspectateurs que les Globes de Cristal représentent l'évènement le plus "classe" du moment.

Le président du jury est Guillaume Durand, avec lequel elle a fait ses premiers pas en matière de Prime Time à la télévision. Il ouvrit la soirée en la dédiant d'une certaine manière à Alain Resnais, dont l'ombre plane doublement : son dernier film est projeté dans la salle de cinéma adjacente et il habitait de l'autre coté de l'avenue des Champs-Elysées.

Une des particularités des Globes de Cristal est d'être des Prix décernés par les journalistes et ils furent 7500 à voter cette année. Leur nombre est en progression importante.

Le prix du meilleur Téléfilm ou série télévisée a été remis par Firmine Richard, un peu déçue de ne pas voir Famille d'accueil figurer au palmarès. Le trophée, nouveau, conçu par Natacha Mondon pour Daum fut remis à  Tunnel, saison 1, de Dominik Moll et Ben Richards (Canal +)

Challengers :

Fais pas ci, fais pas ça, saison 6, créée par Anne Giafferi et Thierry Bizot (France 2)
Falco, saison 1, créée par Clothilde Jamin (TF1)
Tout est bon dans le cochon, scénario et dialogues de Saida Jawad (France 3)
Un village français, saison 5, de Frédéric Krivine, Philippe Tribiot et Emmanuel Daucé (France 5)

La troupe Disco, d’Agnès Boury et Stéphane Laporte, mise en scène de Stéphane Jarny (Folies Bergères), offrira plus tard un intermède musical avec It's Raining Men des Weather Girls. Pour l'heure elle est récompensée en tant que Meilleure comédie musicale. La troupe généreuse et vocalement très douée poursuivra la tournée encore un an.
Challengers :
Airnadette mise en scène de Pierre-François Martin – Laval (L’Olympia)
La Belle et la Bête mise en scène de Glenn Casale (Théâtre Mogador)
My Fair Lady d’Alan Jay Lerner , mise en scène de Robert Carsen (Théâtre du Chatelet)
Spamalot adaptation et mise en scène d’Eric Idle (Bobino)

Ayo a ensuite été appelée pour interpréter Who (issue de son dernier album Ticket to The World chez Mercury). Elle sembla fragile dans sa robe longue robe blanche ornée de fleurs au crochet. Elle s'accompagna à la guitare et le public la soutint en chantant who who who avec elle.
Il se trouva que plusieurs minutes plus tard elle fut couronnée Meilleure interprète féminine
Challengers :
Carla Bruni Little French songs (Universal)
Hollysiz My name is (East West)
Vanessa Paradis Love songs (Universal)
Zaz Recto Verso (E.M.I)

Elle fut très touchante, courbée au-dessus du micro comme une fleur, révélant que c'était la première fois de sa vie qu'elle gagnait quelque chose pour sa musique. Ce prix est magnifique, a-t-elle déclaré, parce qu'il vient des journalistes que je remercie pour leurs interviews. Elle ajouta : je voudrais bien dire merci. Je suis pas française (elle est allemande d'origine nigériane) mais je me suis sentie adoptée. Paris est comme une maison.

Auparavant Gad Elmaleh, qui interprète Sans tambour au théâtre Marigny, fut sacré Meilleur one man show 
Challengers :
Alex Lutz, Bérengère Krief, Muriel Robin et Olivier de Benoist
Il souligna que c'était la seule cérémonie qui récompensait les comiques en France, railla le trophée dont il reconnut néanmoins qu'il symbolisait le don, l'amour et la vie. Il repartit en compagnie de la remettante, Fauve Hautot en le portant autour du cou.
Meilleur créateur de modeIsabel Marant, brillante, charmante, exquise, spécialiste d'une mode tendance chic et décontractée, déjà récompensée en 2009, ici à coté de Valérie Toranian, directrice de la rédaction de ELLE
Challengers :
Alexandre Vauthier, Jean Charles de Castelbajac, Maxime Simoens et Stefanie Renoma
Guillaume Durand remis un Globe d'honneur à l'artiste portraitiste français d'origine chinoise, Yann-Pei Ming.

Meilleur interprète masculinStromae Racine Carrée (Universal) sans surprise, qui nous fit un petit salut par caméra interposée.
Challengers :
Bernard Lavilliers Baron Samedi (Barclay)
Julien Doré Love (Colombia)
Vincent Delerme Les amants parallèles (Tôt ou tard)
Yodelice Square Eyes (Mercury)

Meilleure actrice, elle aussi absente car déjà en tournage de son nouveau film, Adèle Exarchopoulos dans La Vie d’Adèle
Challengers :
Bernadette Lafont dans Paulette
Emmanuelle Devos
Emmanuelle Seigner dans La Vénus à la fourrure
Sandrine Kiberlain dans 9 mois ferme

Le collectif d'Unissons nos voix qui réunit plusieurs artistes féminines, sous l'égide de la ministre du droit des Femmes, monta sur scène pour chante contre la violence faite aux femmes.
C'est Muriel Mayette, l'administratrice de la Comédie Française qui annonça la Meilleure exposition :
Edward Hopper (Grand Palais) qui rassembla 860 000 visiteurs, témoignant qu'un choix intellectuel pointu peut fédérer un large public.
Challengers :
Frida Kahlo / Diego Rivera, l’art en fusion (Musée de l’Orangeraie)
Georges Braque (Grand Palais)
La Renaissance et le rêve (Palais du Luxembourg)
Roy Linchtenstein (Centre Pompidou)

Josiane Balasko, envieuse des boucles d'oreilles de Valérie Bénaïm parce qu'elles crachent sévères (forcément elles sont signées Edouard Nahum) monta sur scène pour donner le nom du Meilleur acteur : Guillaume Gallienne dans Les garçons et Guillaume, à table !

Décidément en pleine forme, l'actrice suggéra à Guillaume Gallienne (absent excusé) de faire une table basse avec un plateau de verre et ses 4 César en guise de pieds, et de mettre aux enchères le Globe de Cristal dans une vente de charité.
Challengers :
Albert Dupontel dans 9 mois ferme
Fabrice Luchini dans Alceste à bicyclette
Grégory Gadebois dans Mon âme par toi guérie
Niels Arestrup dans Quai d’Orsay
Nouvel intermède musical avec Corneille chantant le Récit, et toujours chapeauté.
Meilleure pièce de théâtreNos femmes d’Eric Assous, mise en scène de Richard Berry (Théâtre de Paris) avec Daniel Auteuil (venu avec sa femme Aude Ambroggi), les deux Rolls Royce du théâtre dira l'auteur.
Challengers :
La liste de mes envies de Grégoire Delacourt, mise en scène d’Anne Bouvier (Ciné 13 Théâtre)
La Locandiera de Carlo Goldoni, mise en scène de Marc Paquien (Théâtre de l’Atelier)
Nina d’André Roussin, mise en scène de Bernard Murat (Théâtre Edouard VII)
Une heure de tranquillité de Florian Zeller, mise en scène de Ladislas Chollat (Théâtre Antoine)

C'est Chantal Ladesou qui remis ce trophée sans se départir de sa bonne humeur, qualifiant Nos femmes de "meilleure pièce dans laquelle je n'ai pas encore joué".

Meilleur roman ou essaiLa cuisinière d’Himmler de Franz-Olivier Giesbert (Gallimard) qui a du fêter son succès avec sa compagne Valérie Toranian et qui, en coulisses, plaisantait en faisant croire que cette récompense couronnait cinquante ans de lobbying.
Challengers :
Au revoir là-haut de Pierre Lemaître (Albin Michel)
L’invention de nos vies de Karine Tuil (Grasset)
Le cas Edouard Einstein de Laurent Seksik (Flammarion)
Sulak de Philippe Jaenada (Julliard)
Enfin, Meilleur film 9 mois ferme, l'excellent film d’Albert Dupontel remis par Gad Elmaleh à la productrice Catherine Bozorgan
Challengers :
Grand Central de Rebecca Zlotowski
La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche
Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne
Suzanne de Katell Quillévéré

Les projecteurs diminuent en intensité mais la soirée se poursuit back stage. Quelques célébrités font leur apparition dans le photo call avec grâce et bonne volonté.

Valérie Benaïm dresse un bilan en confiant qu'elle a vécu "des montagnes russes émotionnelles".  Elle avoue un coup de coeur pour Ayo et personne ne pourrait la contredire tant la jeune chanteuse est adorable. La présentatrice a manifestement apprécié l'humour de Gad Elmaleh comme celui de Josiane Balasko. Elle justifie son changement de coiffure, renonçant à son brushing habituel au profit d'un chignon sage, afin de mettre en valeur les boucles d'oreilles convoitées par Josiane.
Serge Benaïm, qui n'est ni son père ni son mari comme elle la précisé en début de soirée ... peut commencer à relâcher la pression. Le producteur a de quoi être fier de célébrer et de récompenser la vitalité et la diversité de la création artistique en France depuis déjà 9 ans. Le palmarès témoigne d'une mixité entre les grands noms et ceux de valeur montante.

J'ai remarqué aussi, à quelques jours de la Journée de la femme, une belle parité puisque j'ai compté 8 femmes parmi les 13 remettants et qu'elles furent 6 à obtenir un Globe. Une égalité parfaite si on excepte le globe d'honneur.

On sait déjà que l'an prochain verra le dixième anniversaire du Prix. Valérie promet de chanter mais on peut s'attendre à quelques idées plus étonnantes.

On se donne rendez-vous.

lundi 10 mars 2014

En direct des Globes de Cristal 2014 (première partie)

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La chaine D17 retransmettait en très léger différé (et pour la première fois) la cérémonie de remise des Globes de Cristal dont la vocation est de célébrer et de récompenser la vitalité et la diversité de la création artistique en France, pas seulement celle du cinéma ou de la musique, mais aussi l'art contemporain, la littérature et la mode. Elle avait lieu ce soir dans la salle légendaire du Lido.

Alors que vous étiez (peut-être) devant vos postes de télévision à 22 h 30, nous étions déjà nombreux à être en place sur le tapis "rouge" que les invités fouleraient inévitablement.

En fait de rouge il est violet, et l'entrée du Lido est commune au cinéma UGC, ce qui, ce soir, était à la fois pratique et compliqué puisqu'on projetait l'avant-première du dernier film d'Alain ResnaisAimer, Boire et Chanter qui est en quelque sorte l'abécédaire que le grand cinéaste laisse en héritage.

Les sifflets n'arrêtaient pas de résonner pour rythmer la circulation sur les Champs-Elysées. Beaucoup de personnalités ont du hésiter entre les deux soirées. Toujours est-il qu'on a pu voir la plupart des ministres, dont Aurélie Filipetti, ministre de la culture, emprunter le couloir de gauche pour rejoindre la salle de cinéma. Un hôte prestigieux créa l'attroupement, le président François Hollande, qui s'excusait en quelque sorte de n'avoir pu se rendre le matin même aux funérailles du cinéaste.
Serge Benaïm, producteur des Globes de Cristal échangea quelques mots avec le président. Le cordon bleu de séparation entre la gauche et la droite fut souvent franchi pour des saluts réciproques. Un rideau noir et blanc, évoquant XXL les bandes attribuées à Buren, sera tiré un peu plus tard pour assurer davantage d'intimité de part et d'autre.
Geneviève de Fontenay arriva parmi les premières, toujours très aimable et attentive aux questions d'un journaliste de Télé Loisirs. Elle attendait une miss, quoi de plus naturel. Je n'ai pas osé lui demander si elle avait choisi sa tenue en fonction du décor ...

L'effervescence grimpait de minute en minute. Certaines personnes ont cherché à s'infiltrer, d'un coté ou de l'autre mais sans carte de presse, pas d'entrée possible back stage, et la présentation du carton d'invitation était exigé pour accéder à la salle de spectacle.
En général chacun obtempérait, y compris des personnalités de toute évidence invitées comme Franz-Olivier Giesbert, avec un roman nominé. Que ne feraient pas certains pour un sourire d'une hôtesse !
Les femmes n'appréciaient pas toujours de voir un ruban, fut-il de satin, masquer un bracelet de marque. Certaines murmuraient qu'elles avaient été avisées d'arriver le poignet nu. Ils fallait voir les hommes tendre le bras avec gourmandise pour qu'une hôtesse y "mette la corde". Les fumeurs comprenaient l'intérêt du sésame leur permettant d'aller et venir avec tranquillité.

Corneille et son épouse Sofia de Medeiros s'y sont prêtés de bon coeur. Plus tard en soirée le chanteur interpréta un titre de son dernier album.

Massimo Gargia, très drôle, refusa d'un "non merci" péremptoire comme si on lui avait demandé l'aumône.

Norbert Tarayre, le très dynamique Top Chef,  déclara que la perspective de faire un bon dîner l'enchantait, et qu'il venait se mettre les pieds sous la table. Il évoqua malgré tout ses projets artistiques et culinaires. A suivre.

Le carton précisait "tenue de soirée". L'interprétation du terme était très diverse. Coté femmes j'ai vu très peu de robes longues, quelques jupettes ultra courtes, des shorts aussi.
Yamina Benguigui, ministre déléguée aux Français de l'étranger et à la francophonie, avait opté pour le jean. Arrivée avec Saïda Jawad, l'épouse de Gérard Jugnot, amie d'une ex Première Dame, on comprend que la ministre ait opté pour la soirée des Globes de Cristal d'autant qu'elle avait été récompensée en 2009 dans la catégorie Meilleur Documentaire pour "9/3 mémoire d’un territoire". Fidélité oblige !
Beaucoup de paillettes en tout cas. Le noir fut majoritaire quitte à opter pour le cuir comme Valérie Kaprisky éternellement charmante. Le bleu électrique était bien représenté aussi, et de manières diverses, parfois la robe, comme Célyne Durand, Sophie Tapie. Le bleu marine a été choisi par Valérie Toranian la directrice de la rédaction du magazine ELLE et Sophie Mounicot.
Chantal Ladesou se fit remarquer avec ses jambes bleu Klein. Questionnée sur ses pronostics elle promit de révéler les noms des gagnants ... après la cérémonie et en profita pour nommer les villes de sa tournée.  Elle sera très positive quant au nouveau trophée où elle voit deux oiseaux, deux personnes et qu'elle trouve très joli.
Cécile Cassel, connue désormais sous le nom d'artiste Hollysiz parce que le houx, c’est rouge et qui s’y frotte s’y pique, Siz pour le surnom que lui donnent ses amis, portait une tenue en harmonie. Nommée dans la catégorie Meilleure interprète féminine elle estima n'avoir aucune chance face à des artistes qui ont tout prouvé et souhaita que Yodelice, avec qui elle est partie en tournée, l'emporte coté masculin.
Muriel Mayette, administratrice générale de la Comédie française, assez surprenante avec une robe à très longue fermeture éclair dans le dos, arriva derrière son mari Gérard Holz, qui traçait au pas de course, suivie de près par Isabelle Morini-Bosc, encombrée d'une paire de béquilles qu'elle n'a pas utilisées.
L'équipe de la pièce La liste de mes envies (Salomé Lelouch, Anne Bouvier, Michaël Chirinian ...) était installée depuis longtemps à sa table. Le spectacle, que j'ai vu au Cine 13 et que j'ai chroniqué sur le blog est désormais à l'affiche du Théâtre des Béliers Parisiens.
Dans la salle du Lido le spectacle distrayait les invités. Il était temps de quitter le "violet carpet" et de profiter des derniers numéros.
Ne pouvant pas publier des articles trop longs je fais une pause. Vous connaissez les résultats mais dans une seconde partie je me propose de vous livrer les réactions "off" de certaines personnalités.

mercredi 5 mars 2014

Anna et Martha de Dea Loher mise en scène de Robert Cantarella au Théâtre 71

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Shakespeare, Molière, Pirandello, Corneille, Feydeau ... on aime parce qu'on avance en terrain connu.

Mais à les voir si fréquemment à l'affiche je me demande souvent s'il n'y a vraiment pas d'auteurs vivants et je me dis que dans un siècle ou deux ce seront toujours Shakespeare, Molière, Pirandello, Corneille, Feydeau qui seront choisis par les metteurs en scène.

Alors quand j'apprends que Robert Cantarella ose le risque de monter un texte qui n'a jamais été entendu en France je suis déjà très satisfaite. Qu'il ait demandé aux deux grandes Catherine de le suivre dans cette aventure me réjouit carrément.

Robert fait un coup de maître sans préméditation. Il connait Catherine Ferran comme Catherine Hiegel de longue date. Il a déjà travaillé avec Nicolas Maury. Hormis quelques pas en compagnie d'Oncle Vania (Tchekov) et Hamlet (Shakespeare) c'est un de nos metteurs en scène qui a le plus servi les auteurs du XX° siècle.

Dea Loher est aujourd'hui une figure incontournable du Nouveau Théâtre Allemand. Le Goethe Institut organise à Paris une rencontre autour d'elle avec Robert Cantarella et son traducteur, Laurent Muhleisen, lundi prochain (entrée libre sur réservation 01 55 48 91 00).

Saluons la programmation au Théâtre 71 de Malakoff (92) cette semaine où les femmes sont à l'honneur depuis qu'on leur consacre une journée par an. Toutefois, si je puis me permettre un peu d'humour, on devrait leur dédier les journées paires ou impaires, et laisser aux hommes l'autre moitié, parité obligerait.

Il faut bien que je vous livre le propos de la pièce car, de toute évidence, elle n'est pas connue :
Anna (Catherine Hiegel) est couturière, Martha (Catherine Ferran) cuisinière. Elles sont nous dit-on d’un âge avancé, toutes les deux. Tout comme est vieux Meier Ludwig, le chauffeur (joué selon les consignes de l’auteur, par son chien, ici le formidable Nicolas Maury). Seule la femme de ménage étrangère, Xana, (Valérie Vivier, tout autant excellente que ses camarades) ne donne pas l’impression d’appartenir au socle primitif de la maison, et l’on se demande à quoi est, au juste, attachée cette femme livide et muette.Ce sont tous des domestiques – mais ils n’ont pas ou plus de maîtresse. La patronne ne se montre pas. Pourtant elle est au centre des conversations. Chacun attend et, comme pour passer le temps, se souvient de bribes qui alimentent le fil de la conversation.
Chacun des personnages attend. Quoi ? Qui ? Le fait est que leur destin est lié, de manière définitive et irrévocable, aliénante aussi. C'est là que derrière des dialogues acides, surfant avec force sur le versant tragique en se maintenant en équilibre sur un registre comique, on peut entendre une critique très pointue de la société actuelle et du monde du travail.

C'est Anna qui voit le plus clair : Attendre ... quoi ? Avons-nous encore une histoire ?

La pièce commence avec l'arrivée de la couturière qui semble avoir répondu à une convocation. Deux chaises l'attendent, elle et sa collègue Martha qui n'a pas davantage que la première de raison à rester dans cette maison où l'on apprend que la patronne est probablement morte.

La question n'est pas de connaitre les circonstances du décès mais de regarder quelles en sont les conséquences. Plus d'employeur, plus de boulot, plus de salaire ! La congélation est apparue comme une solution d'attente, ou une manière de repousser l'échéance.

Le temps passe ... se plaint Anna dès son entrée en scène en se posant sur la chaise. Le spectateur s'attend à ce qu'elle ajoute "vite" ou "trop vite" mais après une pause elle précise ... à une de ces lenteurs aujourd'hui qui, tout de suite, nous laisse présager que nous allons avoir des surprises.

Je me souviens notamment d'elle, parfaitement extraordinaire dans la Mère, le lendemain de Noël 2010 au Petit Théâtre de Paris et qui lui valut le Molière 2012 de la Meilleure Actrice. Tous ceux qui l'ont déjà vue jouer connaissent l'ampleur de sa palette. Elle réussit à faire passer une infinie fatigue en haussant à peine le sourcil.

Le congélateur ronronne doucement mais une fuite d'eau ne laisse rien présager de bon. Ce ne sont pas les coups de patte du chien enragé de douleur qui vont assurer la bonne marche de l'appareil.

La haine est palpable entre eux surtout, parce que la violence avec laquelle la société ne les a pas ménagés se retourne contre eux.  Le tertiaire, secteur des prestations de services était censé libérer l'homme de l'esclavage industriel mais l'asservissement est aussi fort. Avec une sorte de hiérarchie terrible entre les travailleurs officiels, devenus dinosaures, et ceux qui bossent au noir, comme Xana qui, du coup n'a pas voix au chapitre sauf à la fin, quand la situation est devenue si critique qu'il va bien falloir se serrer les coudes.

Et pourtant on rit aussi.

Catherine Hiegel est très drôle quand elle imite la voix de sa patronne, au sein d'un dialogue mené tambour battant. Catherine Ferran est comique à borner la lecture au seul catalogue de vente par correspondance Quelle, équivalent germanique des 3 Suisses. Valérie Vivier est flamboyante lorsqu'elle exhibe la robe pailletée masquée sous la blouse de travail. Nicolas Maury parvient à faire oublier l'homme dans sa façon animale de se déplacer.
Il y a aussi furtivement de la tendresse surtout entre Anna et Martha. La première a des gestes affectueux qui n'échappent pas au public. L'ouverture du paquet cadeau est un joli moment.
On pourrait comparer aux Bonnes de Genet, au théâtre de Beckett avec En attendant Godot. la tentation de ranger les oeuvres dans les tiroirs classiques est très forte. On devrait surtout entendre le texte pour ce qu'il est.

Déa Loher nous jette à la figure les craintes et les rancoeurs de ces dinosaures du tertiaire prisonniers dans des rapports de force de type bourreau à victime engendrés par un capitalisme à bout de souffle qui continue d'exercer son empreinte. Si devenir autonome c'est risquer d'être inutile l'aliénation des temps post-modernes n'est guère moins terrible que celle de nos ancêtres.

Avons-nous encore une histoire ? Telle est bien la question.

Le décor surprend par sa froideur très fonctionnelle. Pourtant chaque détail compte. Ces affreuses chaises qui désignent la domesticité, ces arbres desséchés, ces portraits suggérés des êtres chers aujourd'hui disparus, et cette voiture puissante devenue tigre de carton ...
Ce théâtre est à découvrir en oubliant tout ce qu'on a vu auparavant.
Anna et Martha de Dea Loher, Mise en scène de Robert Cantarella
Traduction Laurent Muhleisen, Collaborateur artistique François-Xavier Rouyer
avec Catherine Hiegel, Catherine Ferran, Nicolas Maury et Valérie Vivier «acteurfracas»
création sonore Alexandre Meyer, Scénographie Élodie Dauguet, Costumes Constance de Corbière, Lumières Jean-François Touchard
au Théâtre 71 du mardi 4  au vendredi 13 mars au Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff - 3 Place du 11 novembre - 92240 Malakoff - 01 55 48 91 00, à 20H30, les mardis et vendredis, à 19 h 30 les mercredis, jeudis et samedis, à 16 h le dimanche.

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Jean-Louis Fernandez
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