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vendredi 2 mai 2014

Ma rencontre avec Sylvie Bourgeois, pour J'aime ton mari

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Hier, je vous disais combien j'avais apprécié, le mot est faible, le dernier livre de Sylvie Bourgeois J'aime ton mari, aux éditions Adora. Je disposais des coordonnées de l'auteur. C'était trop tentant de lui proposer une rencontre au Flore, que je savais être son café préféré. Il faut dire que leur chocolat y est délicieusement velouté et qu'il favorise les confidences.

Je l'ai interrogée à propos de la citation d'une marque de vêtements dans son livre. Elle m'a confié son goût pour la psychologie, son amour pour la vie de son quartier et m'a raconté ses habitudes de travail.

Une fille du 6 ème
C'est peu dire que Sylvie Bourgeois aime son quartier. Il est propre, il sent bon, il est formidable. Elle y circule à bicyclette. Elle y fait ses courses, dans des boutiques tenues par de vrais commerçants.

Elle est au Flore comme chez elle, adore y boire un chocolat chaud le soir en compagnie de son mari. Elle connait chaque garçon et beaucoup de clients.
Sylvie a la psychologie dans le sang
C'est une mathématicienne née. Elle analyse le comportement des gens de façon quasi scientifique. Elle arrive très vite à prédire l'enchaînement des actions à partir d'une réaction, d'une petite phrase., en mobilisant ce qu'elle ressent. Puisque tout obéit selon elle à une logique prévisible ... enfin pour elle.

Ses copines font appel à son double talent (l'intuition et le sens de la formule) pour lui demander conseil au moment de rédiger "le" SMS qui touchera le coeur de leur future moitié. On pourrait dire d'elle que c'est une bonne âme.

Une radio l'a engagée comme chroniqueuse du courrier du coeur et pendant un mois elle a dispensé des conseils amoureux. Le plus déroutant : ne cherchez pas le grand amour ... pour le  trouver ! Vous devinerez qu'elle ne recommande pas la fréquentation des sites de rencontres, ce qui transparait clairement dans son dernier livre.

Elle glisse dans chacun de ses livres sa phrase fétiche (p. 95 de J'aime ton mari). C'est mon gimmick, concède-t-elle avec malice depuis mon premier roman Lettre à un monsieur (Editions Blanche, 2003). Aucun homme n'y résiste. Et je vous laisse le plaisir de la découverte.

Au Salon du livre de Saumur, les deux tiers des acheteurs du livre étaient des hommes, interpelés par la couverture sous l'oeil médusé de leurs épouses.
Elle ne recycle pas les confidences
Sylvie ne raconte jamais ce qu'on lui a confié. C'est une éponge qui mémorise tout ce qu'elle entend sans jamais prendre de notes. Sa mémoire est infaillible : j'ai tout dans la tête. Je ne stocke pas des cahiers noircis de petites phrases et de bons mots.

Elle aime la réalité, l'observer, la décrire.

Elle se sert de ce qu'elle connait. Comme la misère financière pointée à Saint-Tropez où la solitude est la pire des hontes.

Elle pourrait s'énerver pour un "non"
Les protocoles sont devenus aberrants. Sylvie en donne des exemples en racontant les mésaventures d'Emma dans l'aéroport. Quand elle veut récupérer le sac oublié dans l'avion elles se heurte à la violence institutionnelle lui réclamant une pièce d'identité. Comme si elle pouvait en produire une !

Sylvie confie que le "non" la fatigue beaucoup. Toutes les procédures que nous subissons seraient tolérables si elles servaient à améliorer le quotidien alors que c'est tout le contraire qui se produit.

Elle me confie aussi qu'elle n'aime pas la "chick lit", une romance qui selon elle aide à foutre sa vie en l'air. Les héroïnes de Sylvie ne sont pas superficielles. Elles font face à de vrais problèmes et ne se complaisent pas dans le rêve. Elles ne fantasment pas leurs désirs comme le personnage incarné par Sophie Marceau dans le film Une rencontre dont on parle beaucoup ces jours-ci.

Ses personnages féminins sont animées par des valeurs de bienveillance, de solidarité, de partage et d'équilibre. Elles sont capables de courage. Ce sont de vraies filles, pas des caricatures.
Un partenariat avec la fée Maraboutée
C'est important de visualiser au plus près un personnage. Ce n'est pas la même femme qui s'habille en Caroll, en Heimstone, ou en Maje. Toutes les filles n'ont pas les moyens de se payer des vêtements Agnès B ou Prada, même en soldes.

Quand Charlotte prête une de ses tenues à Emma elle choisit une robe pas chère, qui ne nécessite pas de passer par la case pressing avant et après. Et s sa copine tombe dans un buisson d'épines avec (la jeune femme mélange boisson à bulles et codéine, ce qui provoque quelques effets secondaires) et qu'elle l'abime personne n'en fera un drame.

Tant qu'à faire, on oublie la petite robe noire passe-partout et on opte pour un ton qui vous assurera la vedette. Sylvie fait donc porter à son héroïne une robe couleur framboise qu'elle attribue à la fée Maraboutée sans savoir que ce modèle existe bel et bien dans la collection printemps-été, et qu'il est fluide à souhait, selon la formule qu'elle estime magique pour la ligne. C'est plutôt original et vous n'êtes pas obligé de me croire mais ce n'était pas prémédité.

Plusieurs connexions existent entre la marque et la romancière. Jean-Pierre Braillard le directeur artistique de La fée Maraboutée et Sylvie sont tous deux originaires de Besançon. Fred, le coiffeur des stars, qui transforme Emma en véritable bombe, porte un tatouage de la fée... clochette. Et l’héroïne possède elle aussi des pouvoirs magiques : elle est barreuse de feu.

Le style vif, drôle, espiègle, positif et enjoué de Sylvie correspond parfaitement à l'état d'esprit de la marque qui lui a donc proposé un véritable partenariat coup de cœur. Un T-shirt à message J’aime ton mari a été réalisé à l’occasion de la sortie du roman le 5 mars, et un nombre limité de la fameuse robe framboise font en ce moment l’objet de jeux concours.

La fée Maraboutée n'a pas résisté. Elle a ouvert à Sylvie les pages de son blog quelques jours avant le nouveau Festival de Cannes.

Cette collaboration a changé un peu la vie de Sylvie qui porte désormais des couleurs. Elle a abandonné le noir qui "va avec tout". Sac rouge, blouson rouge, foulard fleuri ... qui lui donne bonne mine. 
Ecrire est plus que son métier
En optant pour la troisième personne Sylvie bourgeois prend de la distance avec ses personnages, comme si elle les photographiait en se reculant. Cette position lui offre davantage de légèreté que le "je" des précédents romans.

Sylvie écrit ... ou pas. Et si c'est oui alors c'est à 100%. Il n'y a plus place pour le téléphone ou les mails. Les horaires deviennent des horaires de bureau jusqu'à l'achèvement du roman, ou du scénario. de tout le gros oeuvre, sachant qu'il restera des finitions coté ponctuation et corrections.

Elle aime écrire pour la concentration que l'exercice la contraint à avoir, pour ne pas s'éparpiller et tendre vers un objectif : Quand j'écris je vais quelque part.

Elle a beau adorer l'atmosphère du Flore c'est chez elle qu'elle se concentre le mieux. Dans un très beau bureau, vaste, sur une table blanche, nette et dégagée, où rien ne traine, confortablement calée dans un immense fauteuil rouge, avec un frigo bien rempli, et en sachant son mari dans une proximité rassurante : il ne faut pas être en manque pour pouvoir (bien) travailler, dit-elle en faisant allusion à la satisfaction des besoins selon la pyramide de Maslow.

Actuellement elle finalise l'Architecte, qui va être son prochain livre.

Que feriez-vous si vous n'aviez pas peur ?
C'est la question que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, pose à ses employés. Sylvie se dit lucide sur ses capacités et ne prétend pas être Super Woman. Elle interroge son héroïne (p. 38) pour lui faire prendre conscience de la censure qu'elle exerce à l'encontre d'elle-même.

J'ai pointé hier que le livre était très dialogué. Ils servent à couper court aux explications que les auteurs délaient souvent pour justifier les attitudes de leurs personnages. En se relisant elle joue tous les rôles qui doivent résonner musicalement. Il faut que le lecteur entende les bruits de la fête.

On pourrait passer des heures en compagnie de Sylvie sans voir le temps passer. Elle a travaillé quinze ans dans la communication et nous avons presque des expériences semblables. On sent qu'elle n'a pas tout dit dans la petite série des Sophie ... au Flore et à Cannes.

Elle va repartir sur son vélo faire quelques courses indispensables. Elle pourrait aller nager si nous étions au bord de la mer car elle adore cet élément. Elle laisse le souvenir d'une femme qui sait penser, analyse, et rire aussi.

J’aime ton mari de Sylvie Bourgeois, chez Adora, sortie le 5 mars 2014

jeudi 1 mai 2014

J'aime ton mari

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N'ayez pas peur ... il ne s'agit pas du vôtre ... enfin allez savoir ...
En tout cas je veux parler ici du dernier livre signé par Sylvie Bourgeois aux éditions Adora.

Quitte à écorner ma réputation (surfaite) d'intellectuelle je n'ai pas peur de dire que j'ai a-do-ré cette comédie romantique qui vaut largement les yeux jaunes d'un alligator, ceux qui comprendront apprécieront.

C'est l'histoire d'Emma, godiche, écolo et militante. Elle mise sur la bienveillance et abhorre les rapports de force. Elle est veuve et maman d'un Benjamin de 5 ans (qui n'apparait pas à l'écran parce que l'histoire se déroule sur un week-end où il est gardé par je ne sais plus quelle copine).

Le mot écran n'arrive pas tout à fait par erreur ici parce que j'ai eu le sentiment de lire un scénario, ce qui n'est pas si éloigné que ça de la réalité. La trame est en train d'être adaptée pour le cinéma.
Quand elle était lycéenne, Emma fut amoureuse d'un de ses profs, qui préféra épouser sa soeur ainée Fabienne. Et maintenant c'est son futur beau-frère qui fait battre son coeur le jour même du mariage de sa très jeune soeur Myrtille. Il y aurait bien aussi un autre bel homme auquel elle s'est heurtée dans l'avion qui l'emmenait vers la destination de rêve qui sert d'écrin à la cérémonie. L'un d'entre eux serait-il l'homme de sa vie ?
Emma est tout sauf une séductrice et il n'y a que sa copine Charlotte pour croire qu'elle puisse de nouveau s'aventurer un jour sur le terrain amoureux. Ce ne sont pourtant pas ses bons conseils qui manquent et vous pourrez, mesdames, les mettre à profit si le coeur, ou le corps, vous en dit.

Fred sera l'alter ego de Charlotte sur place pour booster la libido de l'héroïne et surtout lui redonner confiance en elle.

Ce sont toutes les péripéties de ces vingt-quatre heures que Sylvie Bourgeois nous narre avec une énergie et un franc-parler réjouissants. Elle appelle une bite une bite, sans être le moins vulgaire et cela fait du bien de lire un livre qui ressemble par sa liberté de style à ce qu'on peut trouver dans les blogs. Rien d'étonnant, vous me direz puisqu'elle en connait un rayon dans ce type d'écriture.

Un roman qui est une leçon de vie
Le ton est léger mais il ne faut pas se fier aux apparences. Et le conseil de Charlotte (p.12) devrait être donné par toutes les mères à leur fille au lieu de leur raconter l'histoire du Petit chaperon rouge : Refuse d'accorder à quiconque le droit d'avoir un pouvoir de nuisance sur toi, et quand tu ne sais plus comment réagir, choisis de résister par l'humour. rire est souvent la seule réponse pour sortir la tête haute d'une situation humiliante, cela t'évitera de céder à la colère.

L'auteur fustige les comportements stéréotypés par l'absurdité administrative des règlements appliqués à la lettre. On se dit en la lisant qu'elle a dû vivre de mauvais moments dans les aéroports.

On devine qu'elle a beaucoup écouté ses copines et recueilli de nombreuses confidences. Et comme elle a le sens de la répartie le livre fourmille de bonnes idées et de réflexions d'une sagesse désopilante.

Par exemple, p. 156 : Tout le monde ment à tout le monde et plus personne n'accepte d'aimer quelqu'un de son âge de peur de voir dans le regard de l'autre sa propre image vieillissante.

Un roman très dialogué
On pourra le lui reprocher. Que voulez-vous, Sylvie est scénariste. C'est à elle qu'on doit par exemple le script du film les Randonneurs  à Saint-Tropez qu'elle a co-écrit avec Eric Assous et Philippe Harel.

Alors, forcément, avec elle les répliques fusent. Il n'empêche que c'est facile à lire tout en étant sérieux. Et je n'ai pas été étonnée de trouver (p. 199) une analyse de Jung sur le rapport amoureux : la rencontre de deux personnalités est comme le contact de deux substances chimiques; s'il se produit une réaction, les deux en sont transformés.

Sylvie Bourgeois, avait déjà publié plusieurs livres dont les fameux Sophie à Cannes et Sophie au Flore chez Flammarion. Le roman dégage tellement d'énergie positive que j'ai eu envie de rencontrer l'auteur. Nous avons pris ensemble un chocolat dans son café préféré, le Flore bien évidemment. Je vous raconte demain notre entretien.

J’aime ton mari de Sylvie Bourgeois, chez Adora, sortie le 5 mars 2014

lundi 14 avril 2014

N'oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan, chez Julliard

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J'ai connu Murielle Magellan par les réseaux sociaux. Il serait d'ailleurs plus exact de dire qu'elle a fait ma connaissance bien avant que je ne la rencontre moi-même. J'avais remarqué qu'elle s'était abonnée à mon fil Twitter et j'étais étonnée de son intérêt. Son sourire accrocha mon regard au dernier Salon du livre. J'ai deviné une belle personnalité et j'ai voulu la découvrir.

J'ai vraiment été surprise d'être demeurée si longtemps éloignée d'elle et de celui qu'elle appelle l'homme slave dans son dernier roman, N'oublie pas les oiseaux. Preuve, s'il en faut, qu'il y a des chemins qui ne font que s'entrecroiser et d'autres qui poursuivent longtemps leurs trajets en lignes parallèles.

Ce livre est l'histoire d'un amour fou, d'un amour improbable et déraisonné, d'un amour comme on n'en vit peut-être qu'une seule fois. C'est le récit d'une vingtaine d'années auprès de Francis Morane, car c'est de lui qu'il s'agit, dont le nom est célèbre puisqu'il a signé la symphonie historique du château de Bidache, et de grandes mises en scène spectaculaires comme Starmania ou les fêtes du Bicentenaire de la Révolution.

Je ne savais pas qui il était. A ma décharge, je n'étais pas à Paris au moment de cette célébration. Et le théâtre que j'affectionnais alors était très éloigné de l'univers du grand spectacle... Peu importe, il n'est pas nécessaire d'avoir assisté à ces spectacles pour apprécier le livre de Murielle Magellan. Parce que, et c'est la caractéristique des grands auteurs, elle transmet au lecteur ce qu'il y a d'universel dans ce qu'elle a vécu.

Murielle n'a rien oublié. Plus les souvenirs sont anciens, plus ils sont vivants. Et si elle puise des extraits dans ses innombrables carnets de notes pour les placer en exergue du texte, un peu à la manière de didascalies, c'est pour donner un supplément de relief à des instants qui sont restés très nets. Comme le sont les évènements que l'on pressent exceptionnels avant même qu'ils se soient produits.

N'oublie pas les oiseaux, c'était une des petites phrases rituelles qu'il lui laissait en partant. Comme il aurait été trivial de lui écrire : pense au pain. Avec n'oublie pas les oiseaux l'homme slave ne déroge pas à son attitude. Il déplace et décentre le sujet principal, mais personne n'est dupe. Je le comprends comme une injonction silencieuse : pense à moi, ou plutôt pense à nous.

Et voilà cette petite phrase anodine qui accède au statut de titre d'un livre. La vérité éclate avec la légèreté d'un lâcher de ballons puisqu'il n'y a plus d'oiseaux depuis longtemps. La photo de la couverture évoque la liberté, celle qu'on se donne et celle qu'on accorde aux autres, quitte à devoir sacrifier une part de soi.

La relation que Murielle a nouée avec Francis Morane est très particulière. Elle en raconte la joie de vivre, la beauté et les secousses au travers d'un roman très vivant, avec une sincérité qui force le respect, en unissant l'extrême audace à l'extrême pudeur comme l'aurait souligné Mauriac. A aucun moment je n'ai eu envie de porter un jugement, peut-être parce que j'avais entendu Murielle en parler avant de commencer à lire et que je connaissais l'issue. Tous les lecteurs l'apprendront dès les premières pages : Francis est mort en 2002 et le livre a été commencé dix ans plus tard, quand le travail de deuil était suffisamment accompli pour prendre une distance suffisante. J'ai pu l'écrire parce que j'étais guérie dira Murielle.

Il n'est pas question d'absoudre ou de condamner. L'auteure est très claire sur cette histoire où elle estime "avoir sa part" : une éducation centrée sur le mérite et le labeur avec la certitude que l'on n'obtient rien sans peine, et surtout une parfaite inaptitude à l'amour (p. 48).

Elle insiste sur le fait qu'elle était en quelque sorte prévenue car Francis lui avait dès le début "annoncé la couleur". Il n'était pas toxique, mais prévenant et valorisant et cela n'aurait pas de sens de parler de trahison. Il n'aurait pas pu vivre autrement. Mais cet homme là, elle le voulait, ne serait-ce qu'un peu (p. 69).

Au moment de la rupture (dont Murielle prend l'initiative) la réalité devient insupportable pour cet homme, muré dans son égoïsme et peut-être prisonnier de tourments qui n'ont rien à voir avec cette relation amoureuse. L'épreuve est terrible pour lui parce qu'il vient de subir un échec professionnel dont il sort dévitalisé.

Le moment est très difficile aussi pour Murielle qui ne comprend pas comment il peut accepter de rompre tout en voulant rester tout près (il lui fait cadeau d'un bracelet hors de prix (p. 238) dans une sorte de perversité et lui propose assez cruellement de lui racheter cette maison où il ont été si heureux et où il compte s'installer avec sa nouvelle compagne).

Il faut souligner que l'histoire a commencé il y a une trentaine d'années, à une époque où les rapports entre les hommes et les femmes n'étaient pas régis par les codes que nous connaissons aujourd'hui. On pouvait rester des heures coincé chez soi à attendre un hypothétique appel téléphonique. La technologie a accéléré les sentiments comme les exigences et beaucoup d'amours n'y survivent pas.

On ne s'ouvrait pas non plus aussi facilement de ses difficultés à un psy. Murielle aurait pu le faire, Francis en était incapable. Un ami médecin donnera une clé : c'est pas toi la question. il est en train de régler ses problèmes avec la mort. (p. 266)

Cette mort qui marchait dans son pas, comme elle l'écrit dès la première rencontre (p. 36) ne cessera de pointer le bout du nez. Murielle y est sensible comme à celle des oiseaux l'été qui suivit la naissance de l'enfant (p. 216).

Je l'écrivais plus haut, la force de ce roman (qui n'est pas un récit) es d'offrir au lecteur une réflexion dont il pourra tirer profit. On trouve une analyse très fine de l'importance (relative) de la fidélité, pourvu que l'un et l'autre soit d'accord avec les termes du contrat (p. 80), sur la mécanique affective de la dépendance (p. 106) sur l'expression de la jalousie et le détachement.

Murielle Magellan raconte aussi comment elle est devenue écrivain au fil du temps pour le théâtre et la télévision avant de devenir romancière. La maison d'Orgeval où elle s'est posée avec Francis a été un lieu décisif : c'était évidemment une maison pour écrire (p. 181).

Elle fait aussi à son enfant, leur enfant, le cadeau de cette histoire si forte qui est une magnifique déclaration d'amour. Là encore le doute n'est pas permis. Il est probable qu'être le fils de Francis Morane n'est pas un héritage facile, à l'instar de ce que lui-même a recueilli de son père.

Murielle nous le montre avec humour mais il est certain que ce roman était autant nécessaire à son envol qu'à celui du fils.

N’oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan chez Julliard, janvier 2014
A signaler que le roman figure dans la sélection pour le Prix Orange du livre 2014 et que Murielle Magellan co-signe la prochaine comédie d’Audrey Dana Sous les Jupes des Filles, qui sortira au cinéma le 4 juin 2014

vendredi 11 avril 2014

De toutes nos forces, un film de Nils Tavernier, analysé par le réalisateur

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Six ans après Aurore, Nils Tavernier, réalise son 2ème long métrage de fiction, un film dramatique, qui a pour titre De toutes nos forces, avec Jacques Gamblin et Alexandra Lamy dans les rôles de Paul et Claire Amblard.

Ils forment un couple, parents de deux enfants, une fille et un garçon, Julien (Fabien Héraud) étant infirme moteur cérébral. Paul a du mal à affronter l'invalidité de son fils. Il va malgré tout un jour relever le défi qu'il lui a lancé : préparer ensemble le triathlon "Ironman" de Nice, une course appelée ainsi en référence au super-héros Marvel et à son armure 2.0 qui le fait voler jusqu'aux cieux. Pour cette épreuve, les concurrents sont amenés à parcourir 3,8 km à la nage, 180 km à vélo et 42,195 km en course à pied.
Comme tous les adolescents, Julien rêve d’aventures et de sensations fortes. Mais lorsqu’on vit dans un fauteuil roulant, ces rêves-là sont difficilement réalisables. Autour d’eux, c’est toute une famille qui va se reconstruire pour tenter d’aller au bout de cet incroyable exploit.
Très réussi, le film a remporté la Salamandre d'or du meilleur film au Festival de Sarlat 2013.

Nils Tavernier est venu ce soir à la rencontre des spectateurs du Rex de Chatenay-Malabry (92) avec toute l'épaisseur de son humour. Il s'avoue bavard (je confirme) et suffisamment bien dans ses baskets, après 48 présentations de son film, pour ne pas se vexer si le public veut sortir quelques minutes, voire même quitter définitivement la salle.

Un spectateur a souligné le constat que le cinéma s'était jusqu'à présent surtout focalisé sur la tétraplégie ou l'atteinte des membres inférieurs alors que la plus forte pathologie de l'enfant est l'IMC (Infirmité moteur cérébrale) avec 150 000 personnes touchées, ce qui explique l'émotion des parents concernés parmi les spectateurs. Il est heureux d'avoir encore ce soir la confirmation que le courage du personnage est contagieux. Il n'a cependant pas la prétention d'être représentatif du handicap mais d'une famille dont il avait envie de parler.

Le réalisateur convient aussi que la pathologie était inconnue de ses producteurs et que la recherche du comédien fut ardue. N'ayant pas trouvé la personne idéale après 6 mois de casting, il a demandé aux jeunes adultes handicapés de lui envoyer une video. C'est Fabien Héraud, un adolescent nantais, qui l'emporta avec un clip qu'il tourna sur une musique de dance-floor en cachette de sa famille. On le voyait évoluer en fauteuil jusqu'à ruiner littéralement la pelouse de l'établissement où il poursuit sa scolarité en bénéficiant d'une plateforme de soins intégrée. Le sourire de Fabien a été lui aussi déterminant.

Si l'acteur qui allait interpréter Julien devait être handicapé il fallait par contre deux fortes personnalités pour assurer le rôle des parents. Le choix de Jacques Gamblin a été facilité par ses compétences sportives (même s'il a du subir un entraînement intensif pour résister aux épreuves). Nils l'a également choisi pour son aptitude à pouvoir se mettre au rythme de l'autre. Enfin il connaissait le livre où il raconte sa propre histoire de rencontre avec son père par le biais d'un cross. "Entre courir et voler, il n'y a qu'un pas papa", publié en 2006 relate les retrouvailles du fils avec un père trop peu présent à la maison. Il fut donc facile à l'acteur de s'identifier à l'histoire d'un père et de son fils qui forgent un lien grâce au sport.

Nils ne connaissait pas Alexandra Lamy et l'a rencontrée pour tester sa qualité d'écoute. L'actrice est marraine d'une association en charge d'enfants souffrant de maladies orphelines. Elle avait suivi le quotidien de parents dont les enfants sont atteints de handicap dans le cadre du documentaire "Une vie de malade", diffusé en 2012 dans le cadre d'Envoyé spécial, un travail qui assure sa légitimité dans la distribution.

Un réalisateur qui combat les idées reçues

Il le fait avec détermination et intelligence. Depuis très longtemps, puisqu'il a réalisé beaucoup de documentaires sur l'enfance et l'exclusion, en premier lieu pour pulvériser ses propres a priori. depuis vingt-cinq ans qu'il travaille sur le handicap il a déjà réalisé cinq films traitant de ce sujet et il souhaiterait à l'avenir que cette particularité devienne moins visible ...

A quelqu'un qui lui demande alors s'il existe un lien entre lui et un certain Bertrand Tavernier il concédera qu'il est son fils en relançant du tac au tac "Et toi, ton papa, c'est qui ? ...", provoquant le rire dans le public.

Avant ce film, Nils Tavernier a passé huit mois à l'hôpital Necker pour suivre cinq familles au moment de l'annonce du diagnostic neurologique dans le cadre d'un documentaire. Il avoue avoir été fasciné par les parents, les enfants, leur force de vie ou parfois leur désespoir.

Parallèlement il est tombé sur une info concernant une famille dont l’enfant est infirme moteur cérébral, et qui sans avoir accès à la parole a réussi à convaincre son père de faire l’Ironman avec lui.

Qu'un père change d'avis sur son fils, qu'une mère accepte de laisser partir son enfant jusque là surprotégé, que des "grandes personnes" écoutent les enfants ... ce sont des lignes que Nils prend plaisir à faire tanguer.

En matière de handicap il enseigne qu'on peut trouver en soi la force d'aller au-delà. Ce n'est pas une maladie. Son message est de l'ordre de l'encouragement : allez-y, ça ne casse pas.

Il sait aussi combien le handicap peut encore aujourd'hui provoquer des freins. Il arrive que des spectateurs lui confient que le sujet est rébarbatif. Le plus beau compliment qu'on puisse lui faire après une projection est de lui dire qu'on a oublié le thème au profit de l'histoire.

Et c'est intentionnellement qu'il a choisi un acteur valide pour interpréter Yohan, l'ami de Julien (alors que tous ses camarades sont dans la vie porteur de handicap). Pablo Pauly est totalement crédible dans ce personnage où la différence est inversement celle qu'on croit.

Le cadre intimiste de la montagne

Avant de nous montrer les épreuves qui se sont déroulées à Nice, l'essentiel du film se passe en Haute-savoie. Le paysage de montagne est la métaphore parfaite du dépassement de soi, des rencontres difficiles, de l'intimité. On ne se dévoile pas de la même manière quand on parle dans une cuisine ou face à la mer. La maison fait ici figure de prison. Les plans y sont filmés avec des caméras fixes. Les personnages y sont enfermés, ce qui contraste avec l'immensité des grands espaces de montagne.

Un tournage difficile

Deux ans d'écriture ont été nécessaires pour aboutir au scénario et trois ans et demi se sont écoulés entre l'idée et la réalisation.

Nils Tavernier ne se plaint jamais mais il concède qu'il a bien été obligée de tenir compte des limites de Julien. Un temps de sieste lui était indispensable pour récupérer de la fatigue, surtout les premiers jours car il se donnait à fond. L'adolescent a été coaché pendant quatre mois pour apprendre à gérer ses émotions. Petit à petit il parvint à concentrer sa concentration sans s'épuiser.

Ajoutez à cela les craintes de rater une séquence à cause de la soudaine arrivée de nuages qui révéleront que le plan n'est pas "raccord" avec le précédent ou au contraire de la puissance soudaine du soleil.

Les choix de musique ont été compliqués. Il ont été faits de manière à ne pas verser dans le misérabilisme.

La première scène du plan de tournage fut le départ de la course,  ceci pour des raisons de calendrier.  Il est facilement imaginable combien elle fut difficile pour le jeune Fabien qui ne connaissait rien aux plateaux de cinéma. Commencer ce jour-là, avec 2800 athlètes, figurants "malgré eux", qui allaient se jeter dans la mer ... et qu'on ne pourrait pas rappeler pour une seconde prise, avait quelque chose d'oppressant. Il était 5 h 30 du matin. L'équipe de tournage était renforcée, composée de 180 personnes. Un hélicoptère assurait les prises de vues aériennes. Aucun droit à l'erreur.

C'est aussi avec cette scène que démarre le film. Elle installe le suspense tout en donnant une clé de résolution en nous montrant clairement que le père et le fils "vont le faire". Pour le spectateur qui ne sait encore rien de l'histoire ces premières images sont très fortes. On pense d'abord à un bord de mer installé dans le calme, avant la surprise d'un bruit qui prend de l'ampleur, à un possible rassemblement animalier, des manchots peut-être ... les plans éloignés révélant une immense tache noire et ondulante.

Le choc des galets alterne avec des temps de silence. Le frottement des combinaisons de caoutchouc est presque grinçant. La tension dramatique est construite autour d'une peur qui se lit sur les visages.  Le frappé de mains au-dessus des têtes entame un processus de conjuration. On reconnait les traits, familiers, de Jacques Gamblin avant un silence impressionnant qui précède un coup de feu.

On remonte alors un an en arrière pour retrouver Jacques dans une situation tout autant extrême, son métier étant alors d'entretenir ou de réparer des téléphériques inaccessibles par les voies naturelles. Le contraste est puissant entre ce père qui se déplace tous les jours en hélicoptère et le fils, cloué au sol sur son fauteuil.

Une communication limitée entre père et fils

Plus que le handicap, c'est le manque de conversation entre les deux qui fait souffrir l'un comme l'autre. Il faut comprendre que le père est en situation de handicap affectif, renforcé par les conditions d'exercice de son métier et la fragilité exacerbée par son licenciement soudain. Pour reprendre la métaphore de Baudelaire il devient l'albatros empêché de voler. Et ce n'est pas en se jetant à corps perdu dans des interventions auprès des pompiers bénévoles qu'il va reconquérir son estime de soi, ni gagner la fierté de son fils.

Il repousse toujours à demain une conversation avec le fils comme avec sa femme. Il s'exprime très peu, essentiellement à travers des regards, ce qui est finalement assez masculin. Claire finit par lui  lancer cette injonction très juste : Ton fils a besoin d'un père. Pense à lui avant de sauver le monde !

A l'inverse la connivence qui s'est installée entre la soeur et le frère est magnifique. Leur lien est éclatant pendant la scène de l'anniversaire. La jeune femme valorise le garçon et rassure du même coup les parents.

L'inversion des rôles

Passé l'instant euphorique de l'acceptation de la compétition de nouvelles épreuves les attendent. La mère exprimera ses angoisses et cherchera à les dissuader. L'inscription sera difficile à obtenir. L'entrainement ne sera pas de tout repos. Puis viendra le moment tant attendu du départ.

La force du film est de ne pas masquer les difficultés physiques de chacun des participants. Jusqu'à l'effondrement de Paul qui provoquera un renversement de situation. C'est dans les ressources du fils que le père puisera l'ultime ressaut.

Et c'est le fils qui permettra aussi une nouvelle rencontre entre le père et la mère, redevenus mari et femme.

Dire je t'aime en allant au bout de soi-même

C'est bien là le message du film et qui pourrait concerner tout un chacun. Si Fabien s'y est révélé comme acteur (sa métamorphose est visible au fur et à mesure des plans) l'adolescent sait néanmoins que le tournage fut une parenthèse.. il vient de décrocher son permis de conduire. il veut passer son Bac et travailler dans la communication.

Son aptitude à positiver est gigantesque. Il est rayonnant depuis la fin de tournage et n'a pas vécu un blues par contrecoup Au contraire. Il apprécie les honneurs que lui valent les projections lorsqu'il y participe. il a même reçu un prix d'interprétation au festival de Mons, en Belgique, ce qui est très rare pour un premier film.

Enfin Julien partage avec Nils un humour teinté de second degré. Le réalisateur rapporte une anecdote vécue au festival des Arcs où un photographe ayant oublié à leurs pieds sa sacoche de matériel est revenu la prendre en disant cette phrase que nous invoquons sans réfléchir aux conséquences : quand on n'a pas de tête faut avoir des jambes ... Julien de répondre: Et moi je fais comment ?

En tout cas il "l'a fait" ... et la performance est un succès qui place De toutes nos forces parmi les films qui comptent, comme l'est aussi un autre que j'avais beaucoup apprécié, même si son scénario est plus romancé. Il s'agit de La ligne droite de Régis Wargnier autour du duo sportif entre Rachida Brackni (qui fut elle-même une athlète) et un sprinteur non-voyant inspiré par le médaillé paralympique Aladji Ba.

A signaler que si nous n'avons pas pu voir le film en audio description (parce que la salle du Rex n'est pas encore équipée, ce qui ne saurait tarder) il existe bien sous cette version.




samedi 22 mars 2014

Alain Milliat au Festival Omnivore avec 39 références de jus de fruits et de légumes

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Pour une première présence sur le festival Omnivore, Alain Milliat a décidé de venir avec la totalité de sa gamme : 39 références de jus de fruits et de légumes, tous plus tentants les uns que les autres.

Et c'est avec un large sourire que celui qui avoue être "le pls mauvais commercial de la boite" recueillait compliment (mérité) sur compliment.

Je connais la marque depuis quelques années. Ma découverte d’un jus de carottes à l’occasion d’un brunch à l’Hôtel Murano m’a définitivement convaincue. Je n’ai eu de cesse, depuis, de tanner mes amis épiciers et épicières pour qu’ils et elles référencent la marque.

La maison produit de façon artisanale des Jus et Nectars de fruits, mais également des confitures et compotes de fruits, principalement avec des fruits frais, qui se caractérisent par une palette aromatique composée de goûts naturels et authentiques, en reflétant les caractéristiques du fruit frais. Le secret est à la fois simple et complexe. Chaque produit est la résultante de 3 données qui ne varient pas : une variété, un producteur, une région.

Ainsi en matière de pomme, de raisin ou de tomate il y a autant de propositions que de variétés. Le gourmet peut choisir entre Jus Raisin blanc Sauvignon, Raisin rosé Cabernet, Raisin rouge Merlot, Tomate jaune (qui vient de Marmande), Tomate rouge (qui vient de Marmande aussi), Tomate noire de Crimée (qui vient de la Drôme). Côté nectars on a aussi une alternative entre Fraise et Mara des Bois, entre Pêche blanche, Pêche de vigne et Pêche jaune.

La gamme de fruits exotiques est moins vaste mais on trouve tout de même ananas, banane, mangue, litchi (qui vient de La Réunion), mandarine (qui vient de Sicile et dont l'amertume est à peine perceptible), fruit de la passion (qui vient de Panama).
Tout a commencé en 1997 avec la création de six références à partir des propres vergers d'Alain Milliat. Une soixantaine de sommeliers des Relais & Châteaux sont sollicités pour déguster ces créations et donner leurs avis. Le plébiscite est total. La gamme n'a cessé, depuis, de s'allonger, avec de nouvelles saveurs lancées chaque année en fonction des récoltes et des nouvelles découvertes fruitières.

Un process de fabrication rigoureux et bien rodé :
Contrairement aux jus et nectars industriels qui reproduisent tout au long de l’année des saveurs uniformes, les produits Alain Milliat revendiquent d'être différents à chaque saison parce qu'ils sont très proches de la matière première. Leurs goûts et textures varient selon les années et les aléas climatiques. 

Alain Milliat choisit ses zones de production et préfèrent appliquer les méthodes les plus simples : cueillette précoce des fruits pour une meilleure fraîcheur aromatique; répartition des fruits sur l'arbre pour plus d'ensoleillement et un meilleur développement aromatique, vieillissement des fruits sur l'arbre pour un parfait équilibre entre l'acide et le sucré.

Il utilise ensuite une pasteurisation légère pour mettre en bouteille l'essence des fruits qui évoqueront en bouche toute la définition aromatique par exemple de la Griotte (qui vient de Charleval en Provence), et qui est un des nectars les plus vendus, ou de la rhubarbe (qui vient de Picardie) et qui est cueillie en deuxième coupe, pour être moins acide. La sève (ce n'est pas un fruit) est sucrée à seulement 75 grammes. Les chefs aiment la transformer en gelée et les barman ont toujours des idées de cocktails.

Alain Milliat qui dit "démarrer" sur la rhubarbe ne s'arrêtera pas aux premiers résultats. Il compte faire plusieurs propositions en terme de couleur.

Il a mis au point un nouveau système d'extraction pour la poire et la pomme Cox Orange qui a été elle aussi une des meilleures ventes en 2013. Il est toujours en recherche, surtout dans le domaine des agrumes qui, pour lui, est le plus difficile. C'est bien pourquoi il peut être fier de son jus de mandarine (très demandé en ce moment), extrait et surgelés sur place, en Sicile, à partir de lots choisis et qui ne subissent qu'une seule pasteurisation ultérieurement en France, donc un unique choc thermique (quand les industriels en font deux).

En règle générale on ne rajoute rien. Il faut tout de même un peu de vitamine C pour éviter l'oxydation de la Cox Orange, 4 grammes de sel dans le jus de tomates, un jus de citron dans la carotte.

Ne pas céder à la dictature des DLC :
Quand la récolte est achevée, le produit affichera bientôt la rupture. C'est là encore une des particularités de la maison. Quand il n'y en a plus, on n'en vend plus. Alain Milliat a du abandonner le jus de tomates green zebra, n'ayant pas pu retrouver une matière première de qualité satisfaisante depuis 2011. Il s'est mis de coté les quatre derniers cartons pour sa consommation personnelle, ce qui prouve au passage que les dates limites de consommation ne sont pas une dictature.

Dans ce domaine il faut savoir ce qui exige de vieillir, comme la groseille qui doit attendre au moins trois mois, ce qui gagne à vieillir, comme la pomme ou le coing, ou même la griotte que l'on pourrait servir "vintage", ce qui supporte d'attendre, comme l'abricot ou les raisins (jusqu'à une année), de ce qui évolue mal, comme la fraise ou la framboise qui après 3 mois ont perdu beaucoup de leurs qualités.

La DLC est de 3 ans sur tous les produits pour satisfaire l'exigence du marché japonais qui est d'un minimum de deux ans.

Différents modes de dégustation :
Pour ce qui est des tomates, la noire de Crimée est tout de même très agréable. A 17 heures il proposait une dégustation de Bloody Mary avec ce jus là, très agréable en terme de texture et d'équilibre de saveurs, presque sucrées.
Il faut savoir que, dégustés à température ambiante, les défauts éventuels de tous les jus et nectars seront révélés. Leurs qualités sont mises en avant à 15° pour la plupart, 12° pour les raisins. Alain Milliat aimerait qu'on ne mettent jamais de glaçon, pour ne pas casser l'équilibre organoleptique.

Beaucoup de cocktails sont inventés avec la gamme. Par exemple une association cassis noir de Bourgogne et thé vert Sencha pour la clientèle japonaise de Jean-Paul Hévin.

Une gamme qui s'étend à des confitures et des ketchups :
La confiture de tomates vertes est une merveille. Pourtant, malgré l'enthousiasme que j'ai pour cette maison,  je n'étais pas convaincue a priori.

On trouve la même précision que pour les boissons avec mention de la variété, comme la figue violette, les fraises Sengana, le raisin muscat Alexandrie.

Je vous ai parlé de tout cela en détail sans le moindre sadisme : tout est disponible à emporter ou à consommer sur place dans la boutique qui s'est ouverte au 159 rue de Grenelle, Paris 7ème - 01 45 55 63 86, du mardi au vendredi de 11h à 15h et de 18h à minuit. Le samedi de 9h à minuit et le dimanche de 10h à 18h.

Autre article sur Omnivore 2014 : Florent Ladeyn sur la Scène salée

dimanche 16 mars 2014

Florent Ladeyn sur la scène salée d'Omnivore 2014

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L'édition Omnivore 2014 m'a semblé être un excellent cru. Cette première journée fut riche en rencontres et découvertes, preuve s'il en faut que l'on peut toujours faire "plus". Vous n'avez pas fini d'en entendre parler.

Pour le moment je voudrais revenir sur la première des performances qui s'est déroulée sur la scène salée, avec Florent Ladeyn, le patron fraîchement étoilé de l'Auberge du vert Mont, à Boeschepe et du  tout récent Bloempot de Lille.

L'Auberge est à une encablure de la frontière. Florent est venu ce matin avec Clément qui est plus que son second. C'est aussi son cousin, et surtout un vrai compère. Ils ont tous les deux commencé à bosser à 8/10 ans, à la plonge. Il faut bien commencer par quelque chose de techniquement abordable.

Florent a apporté "juste" les produits qu'il travaille à l'Auberge dans l'idée de faire "juste" les plats qu'il y sert. Il aime la désigner sous le nom d'estaminet, arguant que sa cuisine d'auberge (et ce n'est pas un gros mot comme le souligne Sébastien Demorand) est davantage une cuisine de cantine que de l'élaboré très compliqué.

Le jeune chef, qui revendique une formation autodidacte, s'est interrogé il y a quelques années sur l'origine des produits de la carbonade flamande qu'il apportait sur la table. En réalité le plat n'avait de flamand que le nom. Le boeuf avait grandi en Pologne, les épices avaient été récoltés en Allemagne, le lard était hongrois.

Cette prise de conscience l'a amené à redécouvrir son terroir, en l'occurrence les Flandres, et à devenir fidèle à une poignée de producteurs, dont il ne pale tout de même pas trop, pour éviter que leurs prix ne flambent.

Il en est résulté des plats qui provoquent une pure poésie et qui lui ont permis de "choper l'étoile".

Un hectare de prairie s'étend autour de l'Auberge pour nourrir les moutons et assurer la production de foin dont le cuisiner a besoin.

Première démonstration avec le Pigeonneau de Steenvoorde (bien élevé par mon cousin précise-t-il sur sa carte) fumé au foin nouveau de notre prairie. Ce pigeonneau a été abattu il y a trois semaines et demi, mâturé cinq jours entiers dans le foin. L'animal est ensuite bourré de foin, lequel a une action antiseptique naturelle avant d'être fumé, toujours au foin. Il est ensuite conservé en chambre froide deux semaines et demie.

Le pigeonneau est servi sans jus ni garniture. le serveur arrive en salle avec la poêle de cuisson, essuyée, et remplie d'un coussin de foin.

Et alors qu'il faut habituellement programmer deux cuissons différentes pour une cuisse et les filets, Florent démontre que le sien peut se satisfaire d'une seule.

Chez lui le partage est élevé au rang de vertu. Les plats sont déposés en centre de table. le pain arrive avec une incision pour donner envie au client d'intervenir en le rompant. Plus tard il arrachera un lambeau de viande sur le pigeonneau et bien entendu c'est avec les doigts qu'il se régalera de frites.
Passons au premier envoi avec huitres-endives-bière-boeuf. L'endive est un légume emblématique du Nord qui, ici, a été cultivé en biodynamie et cueilli en seconde pousse chez une productrice qui n'en fait que 2 tonnes et demi, pas davantage. Elles seront juste colorées pour les laisser gourmandes.

Le chef s'active aux fourneaux tout en discutant, tâche difficile parce qu'il n'a pas l'habitude de cuisiner sur des appareils aussi neufs et brillants. (On se demande ce dont il disposait pour Top chef).

L'huitre est une huitre plate, sauvage, qui vient du Nord de Londres, de ce même détroit où l'on puise le sel qui sera labellisé sel de Maldonne (et dont j'aurai l'occasion de vous reparler). Le crustacé est juste déposé dans l'assiette.

Le boeuf est "une race du coin quia failli disparaitre". Il est bien entendu maturé, séché, non fumé que Clément taille crue comme de bresaola.

Pour réaliser sa sauce, Florent traverse deux frontières afin d'aller chercher la bière qui lui convient dans une brasserie située à Kamperland dans le Sud-Ouest des Pays-Bas. L'Emelisse Crème Brûlée Stout a la saveur de ... crème brûlée surtout quand il la servira en mousse gélifiée, sans rien avoir besoin d'ajouter. Il donne sa recette : 350 grammes de bière, 7 feuilles de gélatine, et on monte au batteur. Ce sera très léger en bouche. Dans la salle le parfum chatouille nos papilles.

De plus en plus Florent Ladeyn propose à ses clients des associations mets-bières, faisant remarquer que pour 20 € on peut avoir une bouteille de 75 cl d'une bière exceptionnelle alors qu'à ce niveau de prix le vin n'est "que" très bon. Le monde de la bière est en train de vivre une révolution. Elle n'est plus cette boisson réservée aux alcooliques au coin du bar.

Il s'énerverait presque quand on évoque devant lui le souhait de "casser l'amertume". L'amer est  positivement tonique. Cette saveur caractérise la bière et il faut l'assumer. Pareillement pour l'endive.

Le plat est prêt à être immortalisé par une photo. D'autres chefs ajouteraient quelque chose de vert mais pour Florent Ladeyn, c'est tout juste impensable. On n'a pas d'herbe en ce moment donc il est logique de manquer de vert. On aura beau être pressés, il est normal d'attendre encore 2 semaines pour déguster les asperges blanches des dunes.
Second envoi autour de la combinaison anguille sauvage-gorge de porc-hélianthis-feuilles de chou. Sans être dans une logique absolue terre-mer Florent estime que l'association anguille fumée-gorge de porc fonctionne très bien.

Pendant longtemps la gorge de porc a été cantonnée aux terrines. Un jour, il a fait l'erreur de la cuire sous vide, s'est aperçu qu'elle était encore meilleure après caramélisation. L'erreur se transformait en succès. Cette gorge est donc cuite sous vide à 70° pendant 18 heures, puis coupée en gros lardons. C'est bon, forcément gras, mais si bon ... Ça grassouille bien juge Sébastien Demorand l'oeil au-dessus de la poêle.

L'hélianthis est un topinambour blanc qui sera braisé 3 heures à 120° avec sa peau, histoire de laisser du temps au temps ... Son goût est proche de ce qu'on connait du topinambour, mais en plus fin.

Il servira arrosé du jus de braisage en réduction, sorte de demi-glace et ajoutera des lamelles d'hélianthis cru.

Il ajoutera un crispy d'andouille, quelques feuilles de chou de Bruxelles. Coté dressage il ne cherche pas à faire "chichi pompon". Un clin d'oeil de satisfaction légitime à Clément et voilà Florent qui s'échappe déjà pour rejoindre Deborah sur l'espace livres de la Librairie Gourmande.

Festival Omnivore Paris
du 16 au 18 mars 2014 de 10 à 19 heures
à la Maison de la Mutualité
24 rue Saint-Victor 75005 Paris

dimanche 23 février 2014

La nuit n’oubliera pas de Pamela Hartshorne aux éditions l’Archipel

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J'ai rencontré Pamela Hartshorne à Paris le 13 février alors que je n'avais pas encore lu son livre que j'avais tout juste commencé.

J'ai été surprise par la qualité de son expression française. Elle peut lire la traduction du roman "dans le texte. Elle complimente à cet égard la traductrice qui a fait une "really close translation".

C'était courageux pour une britannique (écossaise pour être précise) de venir aussi simplement au devant des bloggeurs pour leur parler dans leur langue. Inversement nous avons ensuite tous accepté de l'entendre "dans le texte" et par bonheur j'ai eu le sentiment d'être quasiment bilingue. Merci Pamela pour s'être ainsi mise à notre portée!

Les éditions l’Archipel avaient organisé la rencontre dans le cadre sympathique du Pain Quotidien, 18 rue des Archives dans le 4ème arrondissement, où nous avons dîné et partagé le pain. Il était donc naturel qu'on devienne copains-copines. 

Le nom de Pamela Hartshorne est peu connu. La nuit n’oubliera pas est son premier roman. En réalité elle n'en est pas à un coup d'essai (ce qui est un des éléments expliquant la qualité du livre). Elle a signé plus de 45 romances "Harlequin", sous la plume de Jessica Hart, et elle assume cette maternité avec charme. Elle en sourit en nous disant qu'il lui fut très "naturel" d'écrire les scènes d'amour du roman.

C'est sous l'influence de son agent qu'elle a démarré cette histoire avec comme premier objectif de financer son doctorat. On lui conseilla d'associer sorcellerie, surnaturel et amour, ce dernier ingrédient étant inévitablement évident.

Pamela avoue admirer des écrivains qui excellent dans le "romantic suspens " comme Barbara Erskine en premier lieu, Tana French, Lisa Gardner (que j'avais lue dans le cadre du Grand Prix des lectrices de ELLE), Juliet Marillier, Lee Child, Harlan Coben, Nora Roberts, Susan Elizabeth Phillips, Loretta Chase, Kate Morton, Nicci French, Sharon Penman et Philippa Gregory (elle ne cite que des écrivains qui publient dans sa langue). Et elle reconnait volontiers que les uns et les autres l'ont influencée d'une manière ou d'une autre.

Elle connait peu les auteurs français. La notoriété de Fred Vargas est malgré tout arrivée jusqu'à elle.

S'agissant de la littérature romantique, je ne peux pas revendiquer une quelconque compétence mais j'ai tout de même noté que Pamela est un auteur reconnu dans le domaine. Elle a même gagné le plus prestigieux des prix, un Rita Award en 2013. Cette récompense vise l'excellence dans treize catégories de la littérature romantique.  Ce n'est pas l'unique genre que je lis. On peut même dire que ce n'est pas celui que je recherche quand je me mets en quête de lecture. Je ne jugerais donc pas cette littérature en tant que spécialiste mais le fait que j'ai apprécié ce roman démontre qu'il est tout à fait lisible par "tout un chacun".
Après avoir survécu au tsunami de 2004, Grace se rend à York, au nord de l'Angleterre, pour régler la succession de sa marraine Lucy, dont elle vient d'hériter. Or, dès qu'elle pénètre dans la maison vide de sa marraine, elle est assaillie par d'étranges visions venues d'un lointain passé. Pire, elle croit entendre une voix angoissée appeler une fillette prénommée Bess. Qui est cette enfant ? D'où vient ce chuchotement désespéré ? York, 1577. Hawise, une jeune fille rêveuse éprise de liberté, rencontre le séduisant Francis. Mais ce dernier révélera vite sa vraie nature, et sa passion destructrice pour Hawise. Il la veut, vivante ou morte... Pour ces deux femmes, malgré les quatre siècles qui les séparent, un même destin et un seul but : sauver une enfant en danger.
La nuit n’oubliera pas, tel est le titre choisi par les éditions Archipel, avec une couverture plutôt étonnante alors que la version France Loisirs, l'Echo de ton souvenir, me semble beaucoup plus romantique et plus proche aussi de l'original, Time's Echo.
Sur les visuels de ces deux là on remarque une pomme. Il faut savoir que ce fruit joue un rôle très récurrent dans le roman. Le choix d'une couverture est toujours tumultueux dans les équipes de rédaction. Je reconnais par contre à la Nuit n'oubliera pas le mérite de situer l'héroïne au bord de l'eau.

L'élément liquide est fondamental et Pamela, la première, fut étonnée des remarques que nous lui avons faites à ce propos. C'est la déferlante du tsunami, le tourbillon qui entraine Grâce dans d'atroces cauchemars, la rivière qui attire Hawise ... Pamela estime que l'eau a pris une place aussi étrange que fondamentale de façon tout à fait inconsciente. Comme si elle avait été entrainée par ses personnages au fur et à mesure qu’elle écrivait...
Elle ne renie pas des points communs en particulier avec Grâce : Yes, she's quite like me ... Elle fut elle aussi architecte, aime cuisiner, ne se considère pas comme une intellectuelle, estime avoir le sens des réalités. Elle n’a pas vécu le tsunami mais elle a aussi enseigné l'anglais à Djakarta. Puis elle s'est installée à York où elle a trouvé "a place to belong"Il lui aurait été impensable de situer l'intrigue ailleurs que dans cette petite ville au passé riche dont elle se fait une ambassadrice passionnée et qui devient un personnage à part entière du récit.

L'histoire est double et semble se répéter à plusieurs siècles d'intervalle. Pamela a un doctorat en Histoire Médiévale et elle a mis ses connaissances au service de son écriture. Le moindre détail est authentique et c'est un des atouts de son roman, centré sur la vie quotidienne des "gens ordinaires" dans les années 1570 à l'époque des Tudors qu'elle reconnait être "son" XVI° siècle bien davantage que sur les "grands" évènements. N'allez pas croire pour autant qu'elle regrette de ne pas y avoir vécu à cette époque. La place de la femme, accusée de sorcellerie pour peu qu'elle soit différente a de quoi effrayer.

Hawise a vraiment existé. Ce prénom qui semble inventé est bien réel, un peu vieillot d'ailleurs au Moyen-Age. Les personnages de ses prochains romans porteront des prénoms moins étonnants (Neil, puis Jane nous dit-elle) dans un texte qui devrait être moins littéraire, et donc plus "populaire".

Pamela Harthorne ne croit pas en la réincarnation ni aux fantômes mais elle nous parle d'amis qui ont témoigné des faits étonnants. Elle reconnait les croire sans réserve. Elle préfère ne pas croire mais est troublée par ce qu'elle nomme le "pouvoir du passé" et toutes ces choses que l'on ne peut expliquer.

C'est peut-être la raison qui la conduite à trouver une conclusion somme toute rationnelle.

Une fois ouvert le lecteur est accroché et n'aura de cesse de connaitre la suite, comme dans le plus classique des "page-turner" qu’il est difficile de lâcher. Mais à l'inverse de ceux que l'on oublie assez vite je gage que ce roman restera en mémoire beaucoup plus longtemps. S'il y est question d'héritage (un thème que je trouve récurrent ces derniers temps) il est là traité d'une manière très large en dépassant le cadre des biens matériels.

Elle traite aussi de la liberté que l'on s'accorde à vivre son destin. J'ai aimé la manière que l'auteur a eue de nous faire glisser d'un siècle à l'autre, en m'attachant à chacune des deux héroïnes. 

Retenez son nom car elle n'est pas prête de s'arrêter à concocter ce genre de romans. Il se pourrait même qu'elle aille plus loin avec des thrillers historiques.
C'est dans une ambiance très détendue que nous avons pu converser avec cette femme si sympathique. Le temps est passé très vite. Il restait une dernière et agréable formalité dont elle s'est acquitté avec le sourire : la dédicace.

Si un doute subsiste avant de vous lancer dans cette lecture vous pouvez télécharger un extrait à cette adresse.

La nuit n’oubliera pas de Pamela Hartshorne, traduction de Philippine Voltarino
Editions de l'Archipel, février 2014

samedi 25 janvier 2014

Grace Kelly, par Sophie Adriansen, chez Premium

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Sophie Adriansen a écrit le roman d'une légende, celle de Grace Kelly. Au cas où vous ne la connaitriez pas tous, du moins superficiellement, la quatrième de couverture re-situe le personnage :
Fille de millionnaire, comédienne obstinée, reine du cinéma, éternelle amoureuse, mélancolique chronique, mère accomplie et princesse au grand coeur, Grace Kelly est une icône et son destin est une légende, celle d'une reine d'Hollywood devenue souveraine après avoir trouvé son prince charmant.

Elle a passé tant de temps dans la lumière qu'on croit connaître d'elle le moindre secret. Mais les images ne disent pas tout. Grace Kelly a tout au long de son existence incarné un idéal qui n'était qu'un trompe-l'oeil. 
Voici une plongée dans les profondeurs floues du protocole monégasque et des plateaux hollywoodiens, une invitation à découvrir l'envers de tous les décors d'une vie passée devant les objectifs et mise en scène sur pellicule.
Grace Kelly est un iceberg dont la légende s'écrit comme un roman. Ce portrait, brossé d'une plume remarquable, ressuscite la femme et fait fondre la glace.
Sophie ne craint pas les mythes. Elle nous avait brillamment passionnés pour celui de Louis de Funès. Elle récidive avec celui de Grace Kelly en nous racontant, comme si on y était, cette vie d'artiste et de princesse.

La couleur verte chère à son coeur (elle était d'origine irlandaise) et honnie dans le monde du spectacle ne lui ont pas porté chance.

Sophie l'exhibe dans un écrin de tulle carmin, comme une miniature, à l'instar de King Kong soulevant dans sa main Fay Wray, l'actrice qui tient le rôle d'Ann Darrow, en haut de l'Empire State Building. D'autres s'attarderont sur la position "pin-up" de l'actrice aux pieds nus. Sophie persiste à la considérer comme un iceberg dont on n'aurait perçu qu'une infime partie, laquelle se résumerait en 7 chiffres-clés, 47-54-56-62-65-78-82, qui sont les points de départ des chapitres de cette biographie malgré tout très complète.

Car l'auteure n'avance pas sans regarder en arrière. Les flash-backs ont lieu dès lors qu'ils sont nécessaires, comme dans un film.

Il faut lire ce livre sans tarder, et surtout avant la sortie du film d'Oliver Dahan, qui nous donnera sans doute une autre vision de la réalité. La star sera interprétée par Nicole Kidman. Julie Gayet sera la voix française et on peut se demander qui sera le sujet principal des conversations qui suivront les projections ... Pas nécessairement la vie de Grace.

Je l'ai dévoré comme un roman, sans me soucier de la vérité historique (je suis certaine qu'elle est respectée autant que faire se peut) en m'attachant à la personnalité d'une princesse qu'on nous a présentée jusqu'à maintenant comme exemplaire, en occultant qu'elle est née sous le signe du Scorpion, qu'elle a été une enfant mal aimée, une épouse délaissée, une mère "suffisamment" bonne selon la qualification de Donald Winnicott, une actrice contrite et une amie indéfectiblement fidèle.

A de nombreuses reprises, Grace Kelly s'est trouvée au "bon" endroit, comme si le destin s'était approprié sa vie, jusqu'à justifier de la lui dérober un jour fatal. Ses talents auraient du lui assurer le ticket gagnant pour le bonheur. Sophie Adriansen démontre que cela n'aura pas suffi, sans pour autant égratigner le mythe. Le personnage demeure fascinant et conserve un certain mystère.

Grace Kelly, par Sophie Adriansen, chez Premium, à partir du 24 janvier 2014

mercredi 11 décembre 2013

Robert Doisneau à Campredon centre d'Art de l'Isle-sur-la-Sorgue jusqu'au 8 février 2014

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(mise à jour 31 décembre 2013)

Pour le grand public Robert Doisnau est le photographe du Baiser de l'hotel de ville ou d'écoliers malicieux. Pour les connaisseurs il est celui que Vogue ou Fortune payait un pont d'or pour sublimer les modèles de Dior, tirer le portrait de Picasso ou de richissimes américains.

D'un coté le pur bonheur, saisi dans son instantanéité. De l'autre le paradis factice, et le rêve imposé.

Il exerçait deux métiers. L'homme public était photographe de mode, acceptant des travaux alimentaires pour faire vivre sa famille. L'homme privé pratiquait, presque en amateur, une sorte d'anthropologie des éreintés.

Il a toute sa vie été tiraillé entre le désir, non pas de s'élever socialement mais de vivre dans des lieux d'exception. Et c'est en l'écoutant parler de son métier que j'ai compris le message que son oeuvre nous transmet.

Il aurait voulu vivre la vie de château. Pas pour se la couler douce. On le constate dans les clichés qu'il a faits à Palm Spring en 1060. Le luxe y est au mieux kitchissime, au pire ridicule. Même le milliardaire le plus digne, celui du Miroir de la salle de bains, suinte le désœuvrement, la vacuité ...
La vie de château ç'aurait été pour apprendre l'astronomie, la philosophie, la musique. Le destin n'a pas voulu cela pour le jeune Robert qui a passé ses jeunes années dans les ruisseaux de Gentilly et les rues populaires qui étaient les terrains de jeux des bandes d'enfants. Il n'y était donc jamais seul. Et tous les enfants qu'il a immortalisés plus tard sur les pavés mouillés ou devant les façades lézardées font figure d'autoportraits.

Quand il parlait de sa jeunesse, Robert Doisneau estimait qu'il n'avait pas eu l'enfance qu'il méritait. Du coup il avait envie que les choses changent pour tous ceux qu'il désignait sous l'expression des éreintés de la vie.

Alors, inlassablement, dès qu'il parvenait à se libérer de ses obligations alimentaires, il partait à la recherche des sans logis, des anciens taulards, des tatoués, des souteneurs, des prostituées... qu'ils appelaient les infirmières de l'amour. C'était le plus souvent le soir. Il pouvait attendre des heures s'il le fallait que se présente le bon moment pour immortaliser l’aura des petites gens. C'était tout ce qu'il pensait pouvoir faire et c'était déjà quelque chose.

Jamais Robert Doisneau n'a volé une âme. Il revenait le lendemain dans le bar où il avait fait des photos la veille pour déposer un tirage à l'attention des héros anonymes, comme on dit aujourd'hui. La légende des clichés indiquait toujours leur prénom ou leur nom.
Leçon de subjectivité photographique
Robert Doisneau a beaucoup photographié la banlieue grise. Il y voyait une juxtaposition de décors de rajouts, de creux et de déboulis qu'il avait en horreur. Mais il ne cessait de les arpenter. Et quand il pensait en avoir fini il suffisait que Blaise Cendrars lui réclame des clichés de la cote de Villejuif ou des baraques de gitans pour qu'il se remette en route.

Il préférait travailler en solitaire, un peu en cachette, et sans demander d'autorisation pour officier dans les lieux publics. C'est en n'ayant pas de témoin qu'il pouvait réaliser les meilleurs clichés. Il délimitait un cadre, qu'il nommait "mon petit théâtre" et il attendait que les gens viennent se mettre dedans, un peu comme l'araignée guette ses proies. Jacques Prévert avait sa propre formule : Robert installait son miroir à alouettes, sa piégerie de braconnier.

Il pouvait ainsi patienter deux heures jusqu'à ce que la fatigue le pousse à songer à abandonner la planque ... En général il patientait encore quelques secondes et la malice voulait qu'alors il se passe quelque chose, faisant coïncider le cadre et la scène.
Il se défend d'avoir mis en scène ses prises de vue même s'il lui arrivait de demander aux protagonistes de reprendre leur position pour immortaliser une nouvelle fois l'instant furtif construit, selon sa propre expression. Il justifie sa position par le fait qu'il était là "avant" le bon moment, par une sorte d'anticipation. Ce fut le cas bien entendu pour le fameux Baiser de l'hôtel de ville, réalisé pour une commande de Life, en 1950 et qui deviendra sa photo la plus célèbre. C'est un tirage moderne que vous découvrirez sous vitrine dans la dernière salle de l'exposition, sous une vitrine à coté d’épreuves vintages.
A coté des clichés célèbres on en découvre de moins connus comme le Cheval tombé (1942) par un hiver d'une dureté incroyable ou Liqueurs - Gentilly (1943) ou encore le Manège de Monsieur Barré (Paris - 1954) sous une pluie battante.
Il a photographié la guerre et la Libération.  A ce moment là sa pellicule ne lui permettrait de ne réaliser que 20 clichés. Pour chacun il s'interrogeait : cela vaut-il le coup ? N'oublions pas qu'alors on travaillait sur argentique et qu'on ne pouvait pas effacer une prise. Plus tard il sera heureux de n'avoir pas osé refuser aux militaires les photos qu'il a prises et qui ont pris une valeur de témoignage en raison de la rareté de tels clichés qui témoignent de leur jeunesse, de leur armement, de leurs trombines ... 

S'il affirme avoir travaillé seul, il eut toutefois des poissons pilote pour le guider dans ses pérégrinations et il fit des livres avec chacun d'eux. Robert Giraud, son compagnon explorateur des zincs, Blaise Cendras, qu'il rencontra à Aix-en-Provence et qu'il surnommait le menhir, Jacques Prévert qui lui fit découvrir le Canal Saint-Martin, un quartier qu'il trouva exotique comparativement à la banlieue sud. Il fut fasciné par les engrenages des "roues de la fortune" du Pont de Crimée.

Les formules de Jacques Prévert le ravissaient. Il adora courir avec lui dans les rues avec un manteau de fou rire. Il l'approuvait quand il lui faisait remarquer que les quartiers les plus pauvres ont les plus jolis noms. Il l'admirait pour son irrespect nécessaire.
C’est à l’Atelier Doisneau – l’ancienne maison familiale de Montrouge – que sont organisées et gérées les archives par les deux filles de Robert Doisneau, Annette et Francine. La commissaire de l'exposition Agnès Sire y a choisi les clichés de l'exposition parmi un fonds de 450 000. Elle salue la grande ouverture d’esprit et l'enthousiasme avec lequel ce projet a été accueilli, peut-être parce que son approche de l’œuvre n'était pas classique.

Le choix des clichés témoigne du goût du photographe pour les plans d'ensemble et en plongée, ce qui provoque un effet mélancolique, voire dramatique. Ci-dessous Le lancer de tracts (1944).
A quelques exceptions les tirages qui sont accrochés à Campredon sont des tirages d'époque. Il travaillait au format 6 x 6 dans la plupart des cas. Les images étaient recadrées ensuite pour s’adapter aux pages des publications. Une image peut se présenter sous de multiples versions, bien que tirées par l’auteur, et rarement bien sûr dans son format carré initial. La conception du fameux "rectangle" a fait couler beaucoup d’encre.

Amené à faire le bilan de son oeuvre Robert Doisneau estimait qu'il n'avait qu'égratigné certains sujets. Il a regretté de n'avoir pas témoigné sur les conditions de vie des mineurs, des pêcheurs, d'avoir effleuré celles des ouvriers. Il travaillera pour Renault 5 ans à partir de 1934, à une époque où il n'y avait ni garages à vélo, ni douches (les visages sont très noircis de poussière) et où le cadre de travail était encore médiéval.

Il devait photographier les chaînes de montage et ce travail ne le réjouissait pas. Curieusement il appréciait de s'évader avec quelques dactylos en les faisant jouer les actrices dans les lieux à la mode du Bois de Boulogne pour en ramener des clichés publicitaires.

Finalement Robert Doisneau a toujours été tiraillé entre deux mondes.

Palm Springs photographiés comme une banlieue
Depuis l’après guerre Robert Doisneau a travaillé régulièrement avec la presse américaine, le New York Times, Life ou Fortune. Ses images sont également entrées au Musée. En 1948 il a participé à une exposition sur la photographie française à New York avec Edouard Boubat, André Papillon, Willy Ronis. En 1951 c’est au prestigieux MoMA de New York qu’il est exposé en compagnie de Brassai, Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson et Izis.

Ce n'est pourtant que le 19 novembre 1960, qu'il va traverser l’Atlantique pour réaliser un reportage pour le magazine Fortune. Thème du reportage : la construction de golfs à Palm Springs, refuge des riches retraités américains dans le désert du Colorado.
Au delà de l’empiètement des greens sur un territoire aride, il dresse un portrait amusé d’une planète artificielle repeinte aux couleurs les plus suaves. Il utilise tout à tour un Rolleiflex, un Leica et un Hasselblad et, pour la première fois se sert de la pellicule couleurs à des fins résolument esthétiques.

Il est probable que s'il avait continué à employer du noir et blanc le coté artificiel de ce paradis n'aurait pas eu la même intensité.

Trente tirages de cette série réalisés sous diasec ou contrecollés sur dibon à la manière de la photographie la plus contemporaine sont accrochés sur des murs repeints en rose vif pour l'occasion et pour faire contraste avec la centaine de photos des salles précédentes.
Ce Pêcheur au gros cigare n'est pas nécessairement une icône du bonheur. Il suffit de regarder la ligne d'horizon qui, comme sur la photo précédente, témoigne de la faible profondeur de champ du "paradis".
Cette Voiture blanche et pinceau ne manque pas d'humour. on reconnait le regard Doisneau en s'interrogeant sur le nombre de minutes d'attente pour capter cet instant. Vue de loin elle intrigue, évoquant presque un oiseau ... C'est l'affiche de l'exposition.
Les cygnes gonflables sous le regard du surveillant de baignade sont drôles mais ils dégagent une forme de pathétisme.

Doisneau sombre et invisible
La sélection de 100 épreuves originales noir et blanc, intitulée "Du métier à l’œuvre", a été créée en 2010, pour la Fondation Henri Cartier Bresson sous le commissariat d’Agnès Sire. Choisies parmi les trésors de l’Atelier Robert Doisneau, ces images ont été réalisées entre 1930 et 1966, à Paris et dans sa banlieue.

Cette œuvre est sombre, à commencer par ses premières images, comme Les pavés (ci-dessus à gauche) réalisés en 1929 et La chambre de Gentilly, prise en 1930, (qui ici est un tirage 2011), où l’apprenti photographe dénonçait déjà l’univers petit-bourgeois qu’il exécrait. D'une grande timidité il préférait alors photographier les objets de la rue, les lanternes et les chantiers. Un peu plus tard il osa s'approcher des enfants. Son intérêt pour les adultes vint encore plus tard.

On retrouve les clichés légendaires pris aux Halles de Paris, au Pavillon de la viande en 1955, ou ceux du Bal du 14 juillet à la Bastille, ainsi qu’un choix de portraits célèbres d’enfants et de personnages pittoresques que le photographe a rencontrés au gré de ses déambulations : "Le petit tzigane de Montreuil", "L’enfant papillon", "Coco", "Richardot", et "Mademoiselle Anita" ... (ci-dessous)
Il aimait beaucoup cette photo prise à La Boule rouge en 1951. Anita y était une jeune femme presque insignifiante jusqu'à ce qu'il ose lui demander d'enlever son boléro, laissant apparaitre une chrysalide. C'est un des rares clichés où on aperçoit la silhouette du photographe dans le miroir. Car jamais il n'acceptait de se montrer.

C'est celle-ci qui fit la une de Libération le 1er avril 1994 pour annoncer son décès avec comme titre : Anita est seule désormais.

En complément de l'exposition il faut voir le film de Patrick Jeudy"Robert Doisneau, tout simplement", édité en 2012 aux éditions Montparnasse. On y entend la voix de Doisneau commenter ses principaux clichés, environ 700, dont certains se trouvent en ce moment à Campredon. Je n'en ai vu que la première moitié lors de mon passage au Centre (il ferme à l'heure du déjeuner) mais j'ai eu la chance de le trouver en médiathèque ensuite et de terminer le visionnage. C'est passionnant et je vous le recommande. C'est un cadeau intelligent.

... humaniste et ... facétieux aussi
L'homme discret qui se montrait si peu avait mis ses compétences de graveur au service de la Résistance en faisant de nombreux faux papiers. Il était aussi capable de beaucoup d'humour comme en témoigne le montage ci-dessous (1962), posé sous vitrine à coté du Baiser.
Il adorait les trucages et excellait dans les photographies publicitaires.

Campredon est un centre d'art tourné vers l'art contemporain. On a pu y voir les peintures d'Hervé Di Rosa, les oeuvres d'Anne et Patrick Poirier. Parmi les 3 expositions annuelles il y a systématiquement un accrochage de photographies. Sarah Moon, Denis Brihat, Henriette Grindat ont ainsi précédé Robert Doisneau avec cette exposition qui fut inaugurée à la Fondation Cartier.
Le centre est installé dans L’hôtel Donadéï de Campredon, une demeure du XVIIIe siècle en partie protégée au titre des Monuments Historiques depuis 1979. Elle a été édifiée en 1746, le long de l’actuel quai Frédéric Mistral, pour Charles-Joseph de Campredon, issu d’une vieille famille de propriétaires terriens dont les origines remontent au XIVe siècle.

Les plans en furent commandés à Esprit Joseph Brun, appelé aussi Brun Cadet, devenu en 1736 le gendre de Jean-Baptiste Franque. Architecte l’islois de très grande qualité, on lui doit de nombreuses réalisations à L’Isle-sur-la-Sorgue, mais aussi à Aix-en-Provence et à Marseille dont le château Borely.

Robert Doisneau, Du métier à l'œuvre // Palm Springs, 1960
Exposition du 26 Octobre 2013 au 8 Février 2014

Autour de l'exposition :
- Projection à l'auditorium du film de Patrick Jeudy, "Robert Doisneau, tout simplement" (67')
- Ateliers photo, animés par Christine Cornillet, les samedis 16, 23, 30 novembre et 7 décembre à 10h00
- Visites pour les scolaires le jeudi à partir du 14 novembre à 9h, 10h, 14h et 15h
- Visite enseignants le mercredi 6 novembre à 14h
- Visite guidée les samedis 9 novembre et 7 décembre 2013 ; 11, 18, 25 janvier 2014 à 15h00

Campredon Centre d'art, 20, rue du Docteur Tallet
BP 50038 – 84801 L'Isle-sur-la-Sorgue cedex 01
Tél. 04 90 38 17 41
L'Isle-sur-la-Sorgue est aussi connue pour ses antiquaires et brocantes, cent cinquante à ce qu'on m'a dit. De quoi meubler et décorer tous les types d'intérieurs.
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