Affichage des articles dont le libellé est millefeuille. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est millefeuille. Afficher tous les articles

mercredi 7 mai 2014

Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille de Elise Tielrooy, chez Belfond

with 0 Comment
Quand je reçois un premier roman il court-circuite systématiquement ceux qui patientent jusque là sans faire de bruit dans ma "pile de lecture". Je me sens une responsabilité vis à vis de cet objet en pensant aux espoirs que l'auteur a placé en lui.

Ma bienveillance s'arrête là. Je n'ai pas moins d'exigence et ma critique peut être sévère, sans que je prétende avoir raison.

Le bonheur ... n'a pas dérogé à la règle. Et me voilà bien en peine de rédiger une chronique sur ce livre. L'image qui me vient pour en parler serait celle d'un flipper. Je ne sais pas si vous avez déjà joué à ce jeu mécanique, puis électronique, qui a fait fureur dans les cafés jusqu'à ce qu'il soit détrôné par les jeux video dans les années 80.

Le but était de propulser la boule métallique le plus longtemps possible en évitant qu'elle ne sorte du plateau de jeu.

Les personnages d'Elise Tielrooy sont autant de billes qui se télescopent de multiples façons. J'en ai eu parfois le tournis. Je me suis perdue aussi entre les échanges à haute voix et les dialogues intérieurs.

J'ai lu jusqu'au bout parce qu'il y a de très beaux passages, des envolées lyriques très bien construites, des personnages attachants, des relations originales, des rebondissements incessants qui tiennent véritablement en haleine et de jolies formules.

Bref, ce livre est bouillonnant, comme le sont les bains où plongent les clients du centre de thalassothérapie où ils sont arrivés pour se ressourcer. Il y a, pêle-mêle, une caissière de supermarché (c'est incroyable comme ce métier est à la mode dans les romans ces jours-ci...) ayant gagné un concours, une retraitée richissime, un couple usé par la vie de famille, un chef d'entreprise, une opportuniste, un concierge compatissant, ... et surtout une masseuse de 22 ans, qui va voir son passé ressurgir et mettre un joyeux désordre dans le bel équilibre des soins, entamant au passage bien des défenses et fragilisant les curistes les plus résistants.

Ses mains sont quasi magiques. Normal me direz-vous pour une masseuse. Mais c'est  bien plus que cela et ce n'est pas sans faire penser d'une certaine manière à celle d'Anna des miracles, que j'ai lu juste avant.

Pour ce qui est de thérapie, chacun a un problème à régler et le poids, les vergetures ou les rhumatismes ne sont que secondaires. Comme le dit l'auteur, ils ne "sortiront ni minces ni détendus mais globalement meilleurs" et c'est ce qui fait le charme de son livre.

Les problèmes tourbillonnent et semblent aspirer chacun dans un vertige qui les tire par les pieds au plus profond d'eux-mêmes. Ils vont pourtant parvenir à remonter à la surface, avec plus ou moins de cocasserie, quitte à faire des dégâts.

Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille est vraiment une tragi-comédie, cocasse et pétillante que je verrais bien se décliner en feuilleton. Comme quoi son point faible pourrait être une force.

Vous connaissez sans doute Elise Tielrooy comme comédienne. Au cinéma, elle fut notamment l'infirmière Cécile de La Chambre des officiers, réalisé par François Dupeyron en 2001, d'après le roman éponyme de Marc Dugain. Elle sort du tournage des épisodes de la quatrième saison de Mes amis, mes amours, mes emmerdes sur TF1 où elle incarne Marie Belot Kleber.

Sa carrière d'écrivain ne fait que commencer et ce serait dommage qu'elle s'arrête en si bon chemin.

Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille de Elise Tielrooy, chez Belfond, en librairie le 7 mai 2014

lundi 5 mai 2014

Anna des Miracles de Virginie Langlois chez Buchet Chastel

with 0 Comment
Anna est une caissière de supermarché qui, découragée par le monde de la consommation, décide de partir en pèlerinage du Puy en Velay jusqu'à Compostelle. Très rapidement, à sa grande surprise et bien malgré elle, ses mains se mettent à faire des miracles. Déjà certains pèlerins accélèrent le pas. D’autres rebroussent chemin pour la rencontrer. La rumeur se répand, s’enflamme. On parle de ses guérisons dans les journaux.
Anna possède-t-elle réellement un pouvoir ? Quel est le rôle de Jean, cet inconnu qui s’est joint à elle et qui, chaque soir, l’invite à fumer d’étranges cigares ? Le chemin apportera-t-il des réponses ?

J'ai commencé Anna des Miracles assaillie de doutes. Je n'étais pas motivée par le sujet. Ma pensée était brouillée par les souvenirs du drôlissime film tourné en 2005 par Coline Serreau, Saint Jacques la Mecque, avec Muriel Robin, Jean-Pierre Darroussin, Pascal Légitimus.

Sauf que le livre de Virginie Langlois est tellement vivant, autant profond que fluide, que je ne l'ai pas lâché.

Anna des Miracles est un livre qui bouscule les codes habituels
Il correspond sans nul doute à la philosophie qui anime l'auteur. Elle est à la fois hors du temps, avec des valeurs très fortes loin des modes et très ancrée dans le XXI°siècle dont elle intègre les usages, comme celui des réseaux sociaux.

Elle a d'ailleurs ouvert un blog où, depuis le 20 avril,  elle raconte avec l'appui de photos les étapes du voyage de son héroïne.

J'ai pensé au généticien Albert Kahn qui parcourt la France à pieds à la recherche du bonheur et de la liberté. Il  échange tous les soirs avec des lecteurs via les réseaux sociaux. Et il s'est trouvé lui aussi un moment sur le chemin de Saint-Jacques même s'il ne se considère pas comme un pèlerin.

Un récit d'initiation qui n'est pas donneur de leçons
C'est ce qui m'a fait poursuivre la lecture, un peu comme si je suivais le chemin des mots.

C'est parce qu'elle se découvre en manque du brut, du minéral, du végétal, de l'animal (p. 37) qu'elle quitte tout pour se mettre en route : l'artificiel de mon quotidien m'avait engluée sous des couches de vernis épais que les pierres du chemin avaient commencé à poncer.

Aller à Compostelle aujourd'hui n'est cependant plus la prouesse d'autrefois, en bure et sandales, sans baume à l'arnica soixante kilomètres par jour. Beaucoup mouraient en route. Rien à voir avec les progrès dont bénéficient les pèlerins d'aujourd'hui qui se limitent souvent à trente.

Il n'empêche qu'Anna va être confrontée à des bobos de toutes sortes.

La première entorse
Elle commence par soulager une allemande ... en posant ses mains fraiches sur l'articulation enflammée. Anna est une personne simple qui aime les gens, et qui prend soin des autres. Elle ne passe pas à coté de quelqu'un sans le voir, et sans percevoir sa souffrance. Elle a développé un tel sens de l'observation qu'elle en deviendrait presque psychologue.

Et puis elle se lie avec Jean, qui devient son mentor, malgré les craintes que lui inspire ce sexagénaire qui intercale une fine couche de silence entre les feuilles du tabac qu'il partage avec elle, le soir venu.

Anna du magasin, du chemin, des miracles
Rencontre après rencontre, la jeune femme se débarrasse de sa carapace. La caissière devient une célébrité sur le chemin où on la guette pour bénéficier de ses dons. Elle soulage sans espoir de retour et c'est avec surprise qu'elle découvre la manière dont les gens lui manifestent leur reconnaissance.

Elle interroge la manie qu'elle a depuis l'enfance de prendre son pouls, pour conjurer sa peur de mourir. Anna a su compter avant d'apprendre à lire. Son aptitude au calcul mental est source de situations cocasses que l'auteur met en scène avec humour sans cacher le penchant autistique de son personnage.

Elle suit le chemin avec humilité. Le parcours géographique deviendra spirituel puis métaphysique. Le chemin sait où il nous mène. Et pourtant, une réponse reste toujours une question de point de vue, de culture, de croyance, d'époque, de morale, de manque de connaissances, de lacunes de la science.(p. 163)

Lire ce livre maintenant c'est courir le risque de bifurquer votre destination de vacances ... qui sait si vous ne déciderez pas de prendre le chemin ...
Virginie Langlois est née dans le Var en 1966 et vit sur sa presqu’île natale, face à la rade de Toulon. Ingénieur, elle a travaillé quelques années dans l’industrie avant de mener une réflexion philosophique sur la nature quantique de la réalité. Ecrivain, scénariste, conférencière et animatrice d'ateliers d'écriture créative, elle se consacre à diffuser la richesse des idées que la science d’aujourd’hui, au carrefour des arts, de la philosophie et de la spiritualité, nous offre. Elle a publié Les Sabliers du temps et La Grande Eclaire chez Actes Sud.

Anna des miracles de Virginie Langlois, chez Buchet Chastel, sortie en librairie 5 mai 2014

vendredi 2 mai 2014

Ma rencontre avec Sylvie Bourgeois, pour J'aime ton mari

with 0 Comment
Hier, je vous disais combien j'avais apprécié, le mot est faible, le dernier livre de Sylvie Bourgeois J'aime ton mari, aux éditions Adora. Je disposais des coordonnées de l'auteur. C'était trop tentant de lui proposer une rencontre au Flore, que je savais être son café préféré. Il faut dire que leur chocolat y est délicieusement velouté et qu'il favorise les confidences.

Je l'ai interrogée à propos de la citation d'une marque de vêtements dans son livre. Elle m'a confié son goût pour la psychologie, son amour pour la vie de son quartier et m'a raconté ses habitudes de travail.

Une fille du 6 ème
C'est peu dire que Sylvie Bourgeois aime son quartier. Il est propre, il sent bon, il est formidable. Elle y circule à bicyclette. Elle y fait ses courses, dans des boutiques tenues par de vrais commerçants.

Elle est au Flore comme chez elle, adore y boire un chocolat chaud le soir en compagnie de son mari. Elle connait chaque garçon et beaucoup de clients.
Sylvie a la psychologie dans le sang
C'est une mathématicienne née. Elle analyse le comportement des gens de façon quasi scientifique. Elle arrive très vite à prédire l'enchaînement des actions à partir d'une réaction, d'une petite phrase., en mobilisant ce qu'elle ressent. Puisque tout obéit selon elle à une logique prévisible ... enfin pour elle.

Ses copines font appel à son double talent (l'intuition et le sens de la formule) pour lui demander conseil au moment de rédiger "le" SMS qui touchera le coeur de leur future moitié. On pourrait dire d'elle que c'est une bonne âme.

Une radio l'a engagée comme chroniqueuse du courrier du coeur et pendant un mois elle a dispensé des conseils amoureux. Le plus déroutant : ne cherchez pas le grand amour ... pour le  trouver ! Vous devinerez qu'elle ne recommande pas la fréquentation des sites de rencontres, ce qui transparait clairement dans son dernier livre.

Elle glisse dans chacun de ses livres sa phrase fétiche (p. 95 de J'aime ton mari). C'est mon gimmick, concède-t-elle avec malice depuis mon premier roman Lettre à un monsieur (Editions Blanche, 2003). Aucun homme n'y résiste. Et je vous laisse le plaisir de la découverte.

Au Salon du livre de Saumur, les deux tiers des acheteurs du livre étaient des hommes, interpelés par la couverture sous l'oeil médusé de leurs épouses.
Elle ne recycle pas les confidences
Sylvie ne raconte jamais ce qu'on lui a confié. C'est une éponge qui mémorise tout ce qu'elle entend sans jamais prendre de notes. Sa mémoire est infaillible : j'ai tout dans la tête. Je ne stocke pas des cahiers noircis de petites phrases et de bons mots.

Elle aime la réalité, l'observer, la décrire.

Elle se sert de ce qu'elle connait. Comme la misère financière pointée à Saint-Tropez où la solitude est la pire des hontes.

Elle pourrait s'énerver pour un "non"
Les protocoles sont devenus aberrants. Sylvie en donne des exemples en racontant les mésaventures d'Emma dans l'aéroport. Quand elle veut récupérer le sac oublié dans l'avion elles se heurte à la violence institutionnelle lui réclamant une pièce d'identité. Comme si elle pouvait en produire une !

Sylvie confie que le "non" la fatigue beaucoup. Toutes les procédures que nous subissons seraient tolérables si elles servaient à améliorer le quotidien alors que c'est tout le contraire qui se produit.

Elle me confie aussi qu'elle n'aime pas la "chick lit", une romance qui selon elle aide à foutre sa vie en l'air. Les héroïnes de Sylvie ne sont pas superficielles. Elles font face à de vrais problèmes et ne se complaisent pas dans le rêve. Elles ne fantasment pas leurs désirs comme le personnage incarné par Sophie Marceau dans le film Une rencontre dont on parle beaucoup ces jours-ci.

Ses personnages féminins sont animées par des valeurs de bienveillance, de solidarité, de partage et d'équilibre. Elles sont capables de courage. Ce sont de vraies filles, pas des caricatures.
Un partenariat avec la fée Maraboutée
C'est important de visualiser au plus près un personnage. Ce n'est pas la même femme qui s'habille en Caroll, en Heimstone, ou en Maje. Toutes les filles n'ont pas les moyens de se payer des vêtements Agnès B ou Prada, même en soldes.

Quand Charlotte prête une de ses tenues à Emma elle choisit une robe pas chère, qui ne nécessite pas de passer par la case pressing avant et après. Et s sa copine tombe dans un buisson d'épines avec (la jeune femme mélange boisson à bulles et codéine, ce qui provoque quelques effets secondaires) et qu'elle l'abime personne n'en fera un drame.

Tant qu'à faire, on oublie la petite robe noire passe-partout et on opte pour un ton qui vous assurera la vedette. Sylvie fait donc porter à son héroïne une robe couleur framboise qu'elle attribue à la fée Maraboutée sans savoir que ce modèle existe bel et bien dans la collection printemps-été, et qu'il est fluide à souhait, selon la formule qu'elle estime magique pour la ligne. C'est plutôt original et vous n'êtes pas obligé de me croire mais ce n'était pas prémédité.

Plusieurs connexions existent entre la marque et la romancière. Jean-Pierre Braillard le directeur artistique de La fée Maraboutée et Sylvie sont tous deux originaires de Besançon. Fred, le coiffeur des stars, qui transforme Emma en véritable bombe, porte un tatouage de la fée... clochette. Et l’héroïne possède elle aussi des pouvoirs magiques : elle est barreuse de feu.

Le style vif, drôle, espiègle, positif et enjoué de Sylvie correspond parfaitement à l'état d'esprit de la marque qui lui a donc proposé un véritable partenariat coup de cœur. Un T-shirt à message J’aime ton mari a été réalisé à l’occasion de la sortie du roman le 5 mars, et un nombre limité de la fameuse robe framboise font en ce moment l’objet de jeux concours.

La fée Maraboutée n'a pas résisté. Elle a ouvert à Sylvie les pages de son blog quelques jours avant le nouveau Festival de Cannes.

Cette collaboration a changé un peu la vie de Sylvie qui porte désormais des couleurs. Elle a abandonné le noir qui "va avec tout". Sac rouge, blouson rouge, foulard fleuri ... qui lui donne bonne mine. 
Ecrire est plus que son métier
En optant pour la troisième personne Sylvie bourgeois prend de la distance avec ses personnages, comme si elle les photographiait en se reculant. Cette position lui offre davantage de légèreté que le "je" des précédents romans.

Sylvie écrit ... ou pas. Et si c'est oui alors c'est à 100%. Il n'y a plus place pour le téléphone ou les mails. Les horaires deviennent des horaires de bureau jusqu'à l'achèvement du roman, ou du scénario. de tout le gros oeuvre, sachant qu'il restera des finitions coté ponctuation et corrections.

Elle aime écrire pour la concentration que l'exercice la contraint à avoir, pour ne pas s'éparpiller et tendre vers un objectif : Quand j'écris je vais quelque part.

Elle a beau adorer l'atmosphère du Flore c'est chez elle qu'elle se concentre le mieux. Dans un très beau bureau, vaste, sur une table blanche, nette et dégagée, où rien ne traine, confortablement calée dans un immense fauteuil rouge, avec un frigo bien rempli, et en sachant son mari dans une proximité rassurante : il ne faut pas être en manque pour pouvoir (bien) travailler, dit-elle en faisant allusion à la satisfaction des besoins selon la pyramide de Maslow.

Actuellement elle finalise l'Architecte, qui va être son prochain livre.

Que feriez-vous si vous n'aviez pas peur ?
C'est la question que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, pose à ses employés. Sylvie se dit lucide sur ses capacités et ne prétend pas être Super Woman. Elle interroge son héroïne (p. 38) pour lui faire prendre conscience de la censure qu'elle exerce à l'encontre d'elle-même.

J'ai pointé hier que le livre était très dialogué. Ils servent à couper court aux explications que les auteurs délaient souvent pour justifier les attitudes de leurs personnages. En se relisant elle joue tous les rôles qui doivent résonner musicalement. Il faut que le lecteur entende les bruits de la fête.

On pourrait passer des heures en compagnie de Sylvie sans voir le temps passer. Elle a travaillé quinze ans dans la communication et nous avons presque des expériences semblables. On sent qu'elle n'a pas tout dit dans la petite série des Sophie ... au Flore et à Cannes.

Elle va repartir sur son vélo faire quelques courses indispensables. Elle pourrait aller nager si nous étions au bord de la mer car elle adore cet élément. Elle laisse le souvenir d'une femme qui sait penser, analyse, et rire aussi.

J’aime ton mari de Sylvie Bourgeois, chez Adora, sortie le 5 mars 2014

jeudi 1 mai 2014

J'aime ton mari

with 0 Comment
N'ayez pas peur ... il ne s'agit pas du vôtre ... enfin allez savoir ...
En tout cas je veux parler ici du dernier livre signé par Sylvie Bourgeois aux éditions Adora.

Quitte à écorner ma réputation (surfaite) d'intellectuelle je n'ai pas peur de dire que j'ai a-do-ré cette comédie romantique qui vaut largement les yeux jaunes d'un alligator, ceux qui comprendront apprécieront.

C'est l'histoire d'Emma, godiche, écolo et militante. Elle mise sur la bienveillance et abhorre les rapports de force. Elle est veuve et maman d'un Benjamin de 5 ans (qui n'apparait pas à l'écran parce que l'histoire se déroule sur un week-end où il est gardé par je ne sais plus quelle copine).

Le mot écran n'arrive pas tout à fait par erreur ici parce que j'ai eu le sentiment de lire un scénario, ce qui n'est pas si éloigné que ça de la réalité. La trame est en train d'être adaptée pour le cinéma.
Quand elle était lycéenne, Emma fut amoureuse d'un de ses profs, qui préféra épouser sa soeur ainée Fabienne. Et maintenant c'est son futur beau-frère qui fait battre son coeur le jour même du mariage de sa très jeune soeur Myrtille. Il y aurait bien aussi un autre bel homme auquel elle s'est heurtée dans l'avion qui l'emmenait vers la destination de rêve qui sert d'écrin à la cérémonie. L'un d'entre eux serait-il l'homme de sa vie ?
Emma est tout sauf une séductrice et il n'y a que sa copine Charlotte pour croire qu'elle puisse de nouveau s'aventurer un jour sur le terrain amoureux. Ce ne sont pourtant pas ses bons conseils qui manquent et vous pourrez, mesdames, les mettre à profit si le coeur, ou le corps, vous en dit.

Fred sera l'alter ego de Charlotte sur place pour booster la libido de l'héroïne et surtout lui redonner confiance en elle.

Ce sont toutes les péripéties de ces vingt-quatre heures que Sylvie Bourgeois nous narre avec une énergie et un franc-parler réjouissants. Elle appelle une bite une bite, sans être le moins vulgaire et cela fait du bien de lire un livre qui ressemble par sa liberté de style à ce qu'on peut trouver dans les blogs. Rien d'étonnant, vous me direz puisqu'elle en connait un rayon dans ce type d'écriture.

Un roman qui est une leçon de vie
Le ton est léger mais il ne faut pas se fier aux apparences. Et le conseil de Charlotte (p.12) devrait être donné par toutes les mères à leur fille au lieu de leur raconter l'histoire du Petit chaperon rouge : Refuse d'accorder à quiconque le droit d'avoir un pouvoir de nuisance sur toi, et quand tu ne sais plus comment réagir, choisis de résister par l'humour. rire est souvent la seule réponse pour sortir la tête haute d'une situation humiliante, cela t'évitera de céder à la colère.

L'auteur fustige les comportements stéréotypés par l'absurdité administrative des règlements appliqués à la lettre. On se dit en la lisant qu'elle a dû vivre de mauvais moments dans les aéroports.

On devine qu'elle a beaucoup écouté ses copines et recueilli de nombreuses confidences. Et comme elle a le sens de la répartie le livre fourmille de bonnes idées et de réflexions d'une sagesse désopilante.

Par exemple, p. 156 : Tout le monde ment à tout le monde et plus personne n'accepte d'aimer quelqu'un de son âge de peur de voir dans le regard de l'autre sa propre image vieillissante.

Un roman très dialogué
On pourra le lui reprocher. Que voulez-vous, Sylvie est scénariste. C'est à elle qu'on doit par exemple le script du film les Randonneurs  à Saint-Tropez qu'elle a co-écrit avec Eric Assous et Philippe Harel.

Alors, forcément, avec elle les répliques fusent. Il n'empêche que c'est facile à lire tout en étant sérieux. Et je n'ai pas été étonnée de trouver (p. 199) une analyse de Jung sur le rapport amoureux : la rencontre de deux personnalités est comme le contact de deux substances chimiques; s'il se produit une réaction, les deux en sont transformés.

Sylvie Bourgeois, avait déjà publié plusieurs livres dont les fameux Sophie à Cannes et Sophie au Flore chez Flammarion. Le roman dégage tellement d'énergie positive que j'ai eu envie de rencontrer l'auteur. Nous avons pris ensemble un chocolat dans son café préféré, le Flore bien évidemment. Je vous raconte demain notre entretien.

J’aime ton mari de Sylvie Bourgeois, chez Adora, sortie le 5 mars 2014

mercredi 30 avril 2014

Son carnet rouge, de Tatiana de Rosnay, aux éditions Héloïse d'Ormesson

with 0 Comment
Je vous annonçais il y a quelques jours le prochain lancement d'une nouvelle collection chez Héloïse d'Ormesson autour du suspense féminin. Je ne sais pas encore s'il faut y mettre des guillemets, ni ce qui , à la longue, caractérisera le féminin du masculin que l'on connait déjà.

En tout cas le premier livre, signé Dominique Dyens, sera en librairie le 7 mai et j'ai beaucoup apprécié la Femme éclaboussée que je ne peux pas m'empêcher de lier cet ouvrage parce qu'elle est adultérine.

Cet éditeur ne chôme pas. Le mois de mai y sera très actif. Aujourd'hui c'est l'auteur fétiche de la maison, Tatiana de Rosnay, qui sort un recueil de nouvelles écrites avec une plume facétieuse, justifiant d'y voir onze nuances d'adultère.

Je me souviens de sa voix au Salon du livre 2013. Elle avait suscité une forte envie de la lire. Pourtant, mes journées n'étant pas extensibles à l'infini je n'avais pas encore ouvert un de ses ouvrages. Aussi étonnant que cela puisse être je ne fais pas partie des deux millions de lecteurs de Elle s'appelait Sarah, un livre qui remporta un succès phénoménal.

Difficile de croire que ce livre avait été refusé par d’autres maisons d’édition. Il correspondait tout à fait au type de littérature "romanesque de qualité" qu'Héloïse d'Ormesson voulait développer. Tatiana lui est restée fidèle et Son carnet rouge ne déroge pas à la règle.

Elle revisite les amours illégitimes à travers onze histoires brûlantes et interdites en interrogeant nos fantasmes : Le fruit est-il plus savoureux lorsqu’il est défendu ? L’interdit est-il synonyme de plaisir ? Y a-t-il une échelle dans la tromperie ? Et inversement peut-on l'envisager avec humour ?

Elle construit des scénarios brefs (ce sont des nouvelles) tantôt tragiques, tantôt absurdes, avec des retournements de situation et un final toujours surprenant. Et c'est la première qui donne son titre au recueil.

Comme nous sommes en 2014 les nouvelles technologies ont un rôle capital. On comprend que les téléphones portables, réseaux sociaux, SMS, clés USB et autres joujoux ruinent les velléités  romantiques. La question essentielle reste finalement celle du pardon, parfois possible, parfois inenvisageable. Et ... parfois même celle de la vengeance...

Chaque histoire se déguste avec un petit frisson.

Tatiana de Rosnay a placé une citation en exergue pour pimenter chaque histoire courte. Celle de Louise de Vilmorin (qui fut experte en la matière) est assez savoureuse : je ne veux aimer personne car je n'ai en ma fidélité aucune confiance.

Son carnet rouge, de Tatiana de Rosnay, Editions Héloïse d'Ormesson, en librairie le 30 avril 2014

dimanche 27 avril 2014

Julia et Une promesse, un livre et un film magnifiques

with 0 Comment
J'ai eu envie de mettre en parallèle un roman et un film pas seulement en raison du cadre historique, une guerre mondiale, mais surtout parce que ce sont deux "love stories" qui semblent impossibles et qui pourtant sont de belles histoires, surtout la seconde.

Il ne faut pas penser qu'un contexte défavorable explique un échec. La structure psychologique des personnages est déterminante. Comme dans le film Sur la route de Madison où le "devoir" est un alibi à ne pas changer de vie.

La grande différence entre Julia et Une rencontre c'est la manière dont les personnages subissent ou luttent contre le poids de l'interdit.

Commençons par le livre. J'ai surtout aimé la façon que l'auteur, Otto de Kat (pseudonyme de Jan Geurt Gaarlandt, éditeur chez Uitgeverij Balans à Amsterdam) a eu d'écrire un roman en le transformant en intrigue policière.

Je ne peux pas vous révéler son procédé mais il m'a semblé que son activité de critique littéraire a du l'influencer. Il est connu dans son pays et ses romans ont tous été favorablement accueillis et nominés pour plusieurs prix littéraires.

Il a écrit Julia en 2008. La traduction française est sortie en mars 2014.
Un dimanche après-midi, Christiaan Dudok, soixante-douze ans, est retrouvé mort par son homme à tout faire. Qu’est-ce qui a pu pousser cet homme à la vie apparemment sereine et rangée à en finir ?
En 1938, le jeune Dudok arrive de sa Hollande natale à Lübeck, en Allemagne du Nord. Il a obtenu de son père une année de répit avant de prendre la succession de l’usine familiale. Il fait la rencontre de Julia Bender, esprit libre et femme intrépide, dont il tombe éperdument amoureux. Mais les nazis sèment la terreur et Julia est pourchassée : elle disparaît après avoir conjuré Christiaan de ne pas chercher à la retrouver. Trop docile, celui-ci rentre aux Pays-Bas où, toute sa vie, il sera hanté par le souvenir persistant des occasions manquées et d’une liberté à peine entrevue.
Un roman d’amour bousculé par la guerre, où les personnages sont déchirés entre anticonformisme et soumission, entre héroïsme et lâcheté ordinaire.
C'est par toutes petites touches que l'auteur nous amène à percevoir les sentiments qui unissent les deux jeunes gens : Allait-il oser, maintenant, lui prendre la main ? (...) Il ne l'avait pas touchée, mais peut-être tout de même atteinte. (p. 27)

Le récit des événements ne suit pas l'ordre chronologique. Le procédé participe à faire monter la tension. A tenter de situer le moment où les destins ont pris une trajectoire opposée. A se prendre au jeu de la recherche du grain de sable qui, peut-être sera chassé in extremis. On connait la fin dès les premières lignes. Pourtant on a très envie de comprendre ce qui s'est réellement passé.

Ce sont les ressorts psychologiques qui retiennent le plus mon attention. Mais Otto de Kat a une manière tellement suggestive de faire vibrer les paysages en sollicitant notre odorat et notre oreille que les descriptions procurent aussi un vrai plaisir de lecture.

Julia est une femme libre mais sa volonté ne suffit pas. Elle somme Christian de quitter l'Allemagne pour rentrer en Hollande : Tu dois me promettre de prendre tout de suite le train, aujourd'hui même. Ne cherche pas à me retrouver, pars tout de suite, sinon tu vas me mettre en danger. (p. 54)

C'est le premier domino qui tombe ... La suite, je vous la laisse découvrir.

La promesse est toute autre dans le film de Patrice Leconte. Une jeune femme réalise qu'elle est éperdument amoureuse du collaborateur de son mari quand il est envoyé en mission au Mexique. Elle lui assure alors qu'à son retour elle sera à lui.

Le séjour est prévu pour deux ans. Il durera bien davantage. et comme pour Julia la question essentielle sera de savoir si le désir amoureux peut résister au temps.

Une promesse n'est pas un film de plus sur le triangle amoureux où un jeune homme abandonnerait sa gentille amoureuse pour ravir le coeur d'une femme mariée, où la femme se noierait dans un romantisme stérile et où le mari aurait le mauvais rôle.

Patrice Leconte a eu un coup de coeur pour une nouvelle écrite par Stefan Zweig en 1929. Le voyage dans le passé est une histoire d'amour contrariée sur fond de Première guerre mondiale. Elle se termine mal, en théorie. Le réalisateur a préféré aménager la fin et je lui donne raison d'avoir osé une adaptation personnelle.

Monsieur Hire, le Mari de la coiffeuse, la Veuve de Saint-Pierre, Tandem, Ridicule, les Bronzés ... le moins qu'on puisse dire est qu'il est impossible d'associer Patrice Leconte à un genre en particulier.

Il nous avait surpris en 2012 avec l'adaptation du Magasin des Suicides en film d'animation. Certains avaient adoré. J'avoue que j'avais largement préféré le livre de Jean Teulé.

Une promesse est à mon avis le film le plus abouti. Parce que les silences y sont aussi importants que les dialogues. Rien n'est dit. Tout est vécu. C'est frappant comme il a l'art de capter une émotion à travers un infime mouvement du corps ou du visage. Le non dit s'exprime par un geste, un regard, un sourire avec une douceur qui n'est jamais ennuyeuse.

Ne parlant pas un mot d'allemand, Patrice Leconte a tourné (pour la première fois) en anglais puisqu'il travaillait avec des acteurs britanniques : Alain Rickamn (Herr Hoffmeister le mari, Reagan dans le Majordome, le professeur Severus Roguedans la série des Harry Potter), Rebecca Hall (Lotte), Richard Madden (Friederich Zeitz, le secrétaire particulier, Game of Thrones), Maggie Steed (Frau Hermann, la secrétaire).

Certes les comédiens sont exceptionnels. Mais en assurant aussi le cadre (et ce n'est pas commun chez tous les réalisateurs) il place le spectateur au plus intime de la relation amoureuse au sein du trio. La lenteur devient lourde de sens et c'est très agréable d'être en symbiose avec chacun des protagonistes comme si on partageait alternativement leurs pensées.

Même quand il y a conversation c'est avec une économie parfaite et pourtant lourde de sens. Cela peut être faire la confidence du nom de son parfum, Heure bleue de Guerlain. Cette litote : Te dire quoi que tu ne savais déjà ?  Ou encore la promesse dite à l'enfant, avec l'intention que la mère l'entende : Je promets que je reviendrai.

Et des années plus tard :
- je t'ai pas fait trop attendre ? 
- je te préviens, ta chambre est restée la même, rien n'a changé.
- toi non plus (...) c'est comme avant (...) sauf nous.

Je ne vous dirai pas les deux dernières répliques qui à elles seules valent que vous alliez voir le film.

Julia de Otto de Kat, Libella-Maren Sell, littérature étrangère, mars 2014
Une promesse de Patrice Leconte, avec Alan Rickman, Richard Madden, Rebecca Hall

mardi 22 avril 2014

La femme éclaboussée de Dominique Dyens aux éditions Héloïse d'Ormesson

with 1 comment
Pour le lancement de sa collection, Suspense, Héloïse d’Ormesson a eu la très bonne idée de rééditer le livre de Dominique Dyens, La Femme éclaboussée qui se trouve être aussi son premier roman, et qui est un petit bijou en matière de thriller. Et cela en toute légitimité puisque à l’époque l'éditrice de l'auteur chez Denoël se trouvait être … Héloïse d’Ormesson elle-même.

Le début en résumé :
La vie de Catherine Salernes semble bien morne et monotone dans son élégant appartement du 17e arrondissement de Paris. Le contact avec ses deux enfants est difficile. Son mari ne la regarde plus. Son odieuse belle-mère lui rappelle sans cesse qu’elle est née pauvre. Lorsqu’elle prend un jeune amant, bien que folle amoureuse, elle n’a qu’une crainte : que quelqu’un apprenne sa liaison avec Olivier, qu’elle soit contrainte de divorcer et de retrouver son ancien statut social. Un matin, elle reçoit la lettre anonyme d’un maître-chanteur, et tout bascule…
C'est un bijou parce que Dominique Dyens a pétri ce livre dans le pot de la bourgeoisie où se complaisent des personnages à la psychologie empesée à qui l'on souhaite de perdre leur superbe. Parce qu'il est épicé d'autres personnages qui parviennent (avec plus ou moins de bonheur) à se libérer de cet univers comme Catherine Salernes dont le premier acte de rébellion sera d'ouvrir une boutique de cadeaux dans le 7ème arrondissement de Paris avant de parvenir complètement à "oser être ce qu'elle est".

S'il fallait le résumer à travers une question j'interrogerai : qu'est-ce qu'une salope ? En fait je devrais le formuler au masculin : qu'est-ce qu'un salaud ?

La vie étriquée de Xavier Bizot, le banquier de la jolie dame, nous est décrite (p. 62-63) en des termes qui ne susciteront aucune empathie chez le lecteur en apprenant que le fil qui tenait leur amour commun a cassé. Et si cette petite phrase provoque une appréhension c'est parce qu'on a compris que l'homme fera payer une innocente pour toutes les autres (guère plus coupables d'ailleurs). On découvrira plus tard l'horrible chose vécue par la fille de Catherine. Il y avait de quoi en faire une dépression ou sombrer dans une folie capable d'emporter tout sur son passage, enfin presque.

Ne vous étonnez pas d'y trouver des francs, c'était encore la monnaie officielle en 2000. J'ignore comment le roman fut accueilli lors de sa première parution cette année-là. J'imagine que la crudité de certaines scènes a dû faire sensation. Le roman a une dimension érotique qui est bien dans le ton de l'album, Erotisme, Cantique 25.7, de Daniel Chenevez qui faisait l'objet du billet publié hier.
Je défie quiconque de trouver un gramme de vulgarité sous la plume de Dominique Dyens. C'est d'ailleurs sa force : on ne peut rien lui reprocher. On a même du mal à croire qu'elle nous a livré un roman et pas le script de Faites entrer l'accusé ou d'une autre histoire du genre tant tout semble vraisemblable. Avec un art de la scénographie qui évoque Simenon, mais en moins sombre, ou Claude Chabrol mais en moins angoissant.

Il y a certes une victime principale mais elle n'est pas la seule à souffrir et personne ne sortira réellement gagnant dans l'histoire. Je peux bien vous le dire, il y aura un meurtre ... et plusieurs crimes, au sens juridique du terme. Le lecteur les constatera au fur et à mesure, imbriqués l'un dans l'autre comme des matriochkas. Rien d'étonnant pour une histoire qui s'enracine dans un contexte familial.

On entend des voix. Dominique Dyens nous livre le récit des faits tantôt par de son point de vue, tantôt de celui d'Henriette, la fidèle gouvernante, qui "laisse trainer ses oreilles partout mais garde les yeux dans la poche de son tablier" (p. 93).

Il y a des personnages qui ne disent rien, comme celui de Monsieur, l'époux, en toute logique puisqu'il "fait celui qui n'est jamais au courant de rien".

Les indices sont difficilement décodables et cela participe au plaisir de lecture. La psychologie de l'inspecteur de police m'a laissé entrevoir un autre dénouement. Du coup l'épilogue apporta une ultime surprise.

Catherine et Olivier seront-ils des amants maudits ? Je gage que la Femme éclaboussée donnera envie de découvrir d'autres livres du même auteur comme Lundi noir, avec lequel on peut trouver des points communs et que j'avais chroniqué en octobre dernier.

Dominique Dyens vit à Paris. Elle est l'auteur de six romans dont le décapant Éloge de la cellulite et autres disgrâces. Elle écrit également pour le cinéma et la jeunesse. Son site est très complet.

La Femme éclaboussée de Dominique Dyens, éditions Héloïse d’Ormesson, ressort en librairie le 7 mai 2014

vendredi 18 avril 2014

Une terre d'ombre de Ron Rash, aux éditions du Seuil

with 0 Comment
Le temps me manque pour lire toute la littérature américaine (étant donné tout ceux que je reçois des auteurs français) que je souhaiterais mais pas question de louper un nouvel opus de Ron Rash depuis que j'ai découvert cet écrivain alors que j'étais juré du Grand Prix des Lectrices de ELLE.

Son dernier livre, dont le titre anglais est The Cover, aurait pu être traduit par le Vallon ou quelque chose de plus littéral. En choisissant Une terre d'ombre, Isabelle Reinharez, qui fut aussi la traductrice du Monde à l'endroit, publié au Seuil, et d'un Pied au paradis, aux éditions du Masque, ajoute un supplément anxiogène, surtout quand on pose les deux livres côte à côte ... et que l'on réalise assez vite que ses personnages portent encore le même patronyme.

L'auteur a l'art d'immerger le lecteur dans une nature hostile mais si grouillante de vie qu'elle en devient envoutante. On est saisi par la richesse de ses précisions botaniques et ornithologiques.

Avec Ron Rash les montagnes sont toujours sauvages, épaisses, recouvertes de forêts, traversées par une rivière qui n'est pas nécessairement une voie de sortie.

Les plantes sont toxiques autant que les serpents pour qui ne les connait pas. Laurel Shelton est une jeune femme qui sait comment utiliser les herbes sauvages, ce qui ne devrait pas faire d'elle une sorcière. Mais les rustres ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ses personnages doivent affronter l'âpreté de leurs congénères encore plus que celle de leur biotope.

L'écriture maintient une très forte tension en privant le lecteur du moindre indice qui lui permettrait d'estimer la provenance du danger. On devine malgré tout que la guerre n'est pas finie et qu'un ultime épisode se jouera mais sans savoir qui en sera la victime.

Cette fois c'est de la Première Guerre mondiale qu'il s'agit et j'ai été surprise de lire que des soldats américains avaient été enrôlés en France (il faut croire que je fus une mauvaise élève au lycée ou alors que les leçons d'Histoire contemporaine ont été incomplètes). Toutes les guerres sont abominables mais celle-ci le fut d'une manière qui perturba les esprits peut-être d'une manière particulière parce que ce fut une vraie boucherie.

Mon grand-père en était revenu psychiquement anéanti quoique vivant. J'imagine la folie que les combats ont pu engendrer. Mais ce n'est pas une raison pour absoudre le patriotisme, le racisme, l'intolérance, les préjugés et la haine de l'autre en adossant ses croyances à des superstitions, ce que je n'ai jamais constaté dans ma famille.

Si on devait résumer d'une phrase on pourrait dire que c'est l'histoire de la collusion fortuite de quelques destins avec des évènements historico-politiques. Le thème n'est pas nouveau mais l'auteur le traite magistralement. Dans un autre style, et avec un autre angle d'approche, mais avec un semblable fil rouge, je vous parlerai bientôt de la lecture de Julia, du néerlandais Otto de Kat.

Une terre d'ombre marque un changement de cap dans l'oeuvre de Ron Rash avec l'arrivée de la douceur synthétisée par le couple que Laurel forme avec Walter. On aimerait que l'auteur s'attarde dans ce sillon et que la lumière inonde son prochain ouvrage, même s'il demeure dans le sublime et toujours sauvage cadre des Appalaches.

Né en Caroline du Sud en 1953, Ron Rash est un poète, auteur de cinq recueils de nouvelles et de cinq romans, tous lauréats de prestigieux prix littéraires —Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award, Novello Literary Award, Frank O’Connor Award. Il est titulaire de la chaire John Parris d’Appalachian Studies à la Western Carolina University.

Une terre d'ombre de Ron Rash, traduit par Isabelle Reinharez, publié au Seuil
En librairie depuis le 2 janvier 2014

lundi 14 avril 2014

N'oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan, chez Julliard

with 0 Comment
J'ai connu Murielle Magellan par les réseaux sociaux. Il serait d'ailleurs plus exact de dire qu'elle a fait ma connaissance bien avant que je ne la rencontre moi-même. J'avais remarqué qu'elle s'était abonnée à mon fil Twitter et j'étais étonnée de son intérêt. Son sourire accrocha mon regard au dernier Salon du livre. J'ai deviné une belle personnalité et j'ai voulu la découvrir.

J'ai vraiment été surprise d'être demeurée si longtemps éloignée d'elle et de celui qu'elle appelle l'homme slave dans son dernier roman, N'oublie pas les oiseaux. Preuve, s'il en faut, qu'il y a des chemins qui ne font que s'entrecroiser et d'autres qui poursuivent longtemps leurs trajets en lignes parallèles.

Ce livre est l'histoire d'un amour fou, d'un amour improbable et déraisonné, d'un amour comme on n'en vit peut-être qu'une seule fois. C'est le récit d'une vingtaine d'années auprès de Francis Morane, car c'est de lui qu'il s'agit, dont le nom est célèbre puisqu'il a signé la symphonie historique du château de Bidache, et de grandes mises en scène spectaculaires comme Starmania ou les fêtes du Bicentenaire de la Révolution.

Je ne savais pas qui il était. A ma décharge, je n'étais pas à Paris au moment de cette célébration. Et le théâtre que j'affectionnais alors était très éloigné de l'univers du grand spectacle... Peu importe, il n'est pas nécessaire d'avoir assisté à ces spectacles pour apprécier le livre de Murielle Magellan. Parce que, et c'est la caractéristique des grands auteurs, elle transmet au lecteur ce qu'il y a d'universel dans ce qu'elle a vécu.

Murielle n'a rien oublié. Plus les souvenirs sont anciens, plus ils sont vivants. Et si elle puise des extraits dans ses innombrables carnets de notes pour les placer en exergue du texte, un peu à la manière de didascalies, c'est pour donner un supplément de relief à des instants qui sont restés très nets. Comme le sont les évènements que l'on pressent exceptionnels avant même qu'ils se soient produits.

N'oublie pas les oiseaux, c'était une des petites phrases rituelles qu'il lui laissait en partant. Comme il aurait été trivial de lui écrire : pense au pain. Avec n'oublie pas les oiseaux l'homme slave ne déroge pas à son attitude. Il déplace et décentre le sujet principal, mais personne n'est dupe. Je le comprends comme une injonction silencieuse : pense à moi, ou plutôt pense à nous.

Et voilà cette petite phrase anodine qui accède au statut de titre d'un livre. La vérité éclate avec la légèreté d'un lâcher de ballons puisqu'il n'y a plus d'oiseaux depuis longtemps. La photo de la couverture évoque la liberté, celle qu'on se donne et celle qu'on accorde aux autres, quitte à devoir sacrifier une part de soi.

La relation que Murielle a nouée avec Francis Morane est très particulière. Elle en raconte la joie de vivre, la beauté et les secousses au travers d'un roman très vivant, avec une sincérité qui force le respect, en unissant l'extrême audace à l'extrême pudeur comme l'aurait souligné Mauriac. A aucun moment je n'ai eu envie de porter un jugement, peut-être parce que j'avais entendu Murielle en parler avant de commencer à lire et que je connaissais l'issue. Tous les lecteurs l'apprendront dès les premières pages : Francis est mort en 2002 et le livre a été commencé dix ans plus tard, quand le travail de deuil était suffisamment accompli pour prendre une distance suffisante. J'ai pu l'écrire parce que j'étais guérie dira Murielle.

Il n'est pas question d'absoudre ou de condamner. L'auteure est très claire sur cette histoire où elle estime "avoir sa part" : une éducation centrée sur le mérite et le labeur avec la certitude que l'on n'obtient rien sans peine, et surtout une parfaite inaptitude à l'amour (p. 48).

Elle insiste sur le fait qu'elle était en quelque sorte prévenue car Francis lui avait dès le début "annoncé la couleur". Il n'était pas toxique, mais prévenant et valorisant et cela n'aurait pas de sens de parler de trahison. Il n'aurait pas pu vivre autrement. Mais cet homme là, elle le voulait, ne serait-ce qu'un peu (p. 69).

Au moment de la rupture (dont Murielle prend l'initiative) la réalité devient insupportable pour cet homme, muré dans son égoïsme et peut-être prisonnier de tourments qui n'ont rien à voir avec cette relation amoureuse. L'épreuve est terrible pour lui parce qu'il vient de subir un échec professionnel dont il sort dévitalisé.

Le moment est très difficile aussi pour Murielle qui ne comprend pas comment il peut accepter de rompre tout en voulant rester tout près (il lui fait cadeau d'un bracelet hors de prix (p. 238) dans une sorte de perversité et lui propose assez cruellement de lui racheter cette maison où il ont été si heureux et où il compte s'installer avec sa nouvelle compagne).

Il faut souligner que l'histoire a commencé il y a une trentaine d'années, à une époque où les rapports entre les hommes et les femmes n'étaient pas régis par les codes que nous connaissons aujourd'hui. On pouvait rester des heures coincé chez soi à attendre un hypothétique appel téléphonique. La technologie a accéléré les sentiments comme les exigences et beaucoup d'amours n'y survivent pas.

On ne s'ouvrait pas non plus aussi facilement de ses difficultés à un psy. Murielle aurait pu le faire, Francis en était incapable. Un ami médecin donnera une clé : c'est pas toi la question. il est en train de régler ses problèmes avec la mort. (p. 266)

Cette mort qui marchait dans son pas, comme elle l'écrit dès la première rencontre (p. 36) ne cessera de pointer le bout du nez. Murielle y est sensible comme à celle des oiseaux l'été qui suivit la naissance de l'enfant (p. 216).

Je l'écrivais plus haut, la force de ce roman (qui n'est pas un récit) es d'offrir au lecteur une réflexion dont il pourra tirer profit. On trouve une analyse très fine de l'importance (relative) de la fidélité, pourvu que l'un et l'autre soit d'accord avec les termes du contrat (p. 80), sur la mécanique affective de la dépendance (p. 106) sur l'expression de la jalousie et le détachement.

Murielle Magellan raconte aussi comment elle est devenue écrivain au fil du temps pour le théâtre et la télévision avant de devenir romancière. La maison d'Orgeval où elle s'est posée avec Francis a été un lieu décisif : c'était évidemment une maison pour écrire (p. 181).

Elle fait aussi à son enfant, leur enfant, le cadeau de cette histoire si forte qui est une magnifique déclaration d'amour. Là encore le doute n'est pas permis. Il est probable qu'être le fils de Francis Morane n'est pas un héritage facile, à l'instar de ce que lui-même a recueilli de son père.

Murielle nous le montre avec humour mais il est certain que ce roman était autant nécessaire à son envol qu'à celui du fils.

N’oublie pas les oiseaux de Murielle Magellan chez Julliard, janvier 2014
A signaler que le roman figure dans la sélection pour le Prix Orange du livre 2014 et que Murielle Magellan co-signe la prochaine comédie d’Audrey Dana Sous les Jupes des Filles, qui sortira au cinéma le 4 juin 2014

jeudi 10 avril 2014

Est-ce que tu m'entends ? de Hugues Royer aux Editions de l'Archipel

with 0 Comment
Charlotte Valandrey, Michel Drucker, Gonzague Saint Bris et beaucoup d'autres personnalités étaient là ce soir pour encourager Hugues Royer, venu présenter son dernier roman dans le cadre élégant et moderne du Bel Ami.

L'hôtel n'avait pas été choisi par hasard. Il commence à être connu de ceux qui aiment les belles lettres, les mots passants ... dans le quartier encore un peu littéraire de Saint-Germain-des-Prés.

Je me souviens que Sonia Rykiel s'est installée à quelques mètres de là pour cette raison, sans se douter que les rues se transformeraient, attirant de plus en plus de boutiques de mode. Vous remarquerez néanmoins toujours des piles de livres dans ses vitrines.

On pouvait craindre le cocktail mondain. Pourtant, malgré l'affluence, l'auteur a trouvé le temps et la disponibilité pour répondre à toutes les questions personnelles qu'on désirait lui poser.

Les premières pages du livre m'avaient agacée, laissant augurer un roman à la manière de ... Guillaume Musso ou Marc Lévy. Ce n'est pas le genre de littérature qui m'attire même si je reconnais de fortes qualités à Si c'était vrai. Il n'empêche qu'au fil des ouvrages les ressorts dramatiques demeurent trop constants.

Le résumé :
En route pour Deauville où il a prévu de demander en mariage sa petite amie Katsuko, William, victime d’un accident de voiture, meurt sur le coup. Son esprit erre toujours sur terre et il observe jour après jour l’homme responsable de son décès se rapprocher de sa fiancée : quête d’un impossible pardon ou début d’une histoire d’amour ? William, fou de jalousie, songe d'abord à les séparer. Mais très vite il va chercher à manipuler cet homme pour sauver le manuscrit que l'accident l'a empêché de confier à son éditeur.
Le personnage principal de Est-ce que tu m'entends ? a réussi à m'intéresser et je me suis laissée embarquer dans cette histoire qui n'est pas si conformiste que çà. Hugues Royer a son propre style et j'ai trouvé cette lecture tout à fait agréable. La question de l'influence de nos proches après leur mort est un sujet sur lequel chacun s'interroge.

En fin de compte, je regrette tout de même deux ou trois petites choses et je ne peux pas recommander ce livre avec la même force que je le fais pour d'autres.

Sur le fond, le machisme du père, sa volonté de tout contrôler, l'auto-satisfaction qui suinte derrière les manifestations de tendresse qui deviennent artificielles, l'ascendant qu'il a sur sa fille Eden (quel choix de prénom !). Je finis par me demander surtout si, à travers cette histoire de manuscrit, l'auteur n'a pas cherché, peut-être inconsciemment, à régler des comptes avec le monde de l'édition où il est déjà bien reconnu.

Hugues Royer est écrivain et journaliste. Il a écrit des romans pour adultes et pour enfants, et deux biographies, celles de Mylène Farmer et de Francis Cabrel (dont il faut souligner que son nom apparait clairement sur la couverture). Est-ce que tu m'entends ? est son huitième roman pour adultes.

Sur la forme, j'ai beau adorer (et porter souvent) du turquoise cette couverture ne m'aurait pas attirée de prime abord. Elle évoque l'univers de la "chick lit" qui n'est ma tasse de thé qu'en cas de grande lassitude. Elle cadre cependant assez bien avec le romantisme qui se dégage du texte et, là encore, on ne peut qu'approuver Hugues Royer dont je sais que cette couverture est un choix personnel.
L'organisation d'une telle soirée m'amène aussi à m'interroger sur ce qui fait qu'un livre marchera ou pas. Le bouche à oreille le plus efficace est-il celui des célébrités ? Depuis que je sais que la plupart d'entre elles font appel à des nègres pour écrire les livres qu'ils signent (et que, du coup, je n'ai plus envie de lire), je songe aussi qu'ils ne sont peut-être pas davantage lecteurs ... Comment, dans ces conditions, jouer un rôle de prescripteur ?

Il est possible qu'ils soient venus par pure amitié ... Hugues Royer est quelqu'un de très sympathique à qui on a envie de souhaiter plein de bonnes choses. Quand je rencontre un auteur, je préfère néanmoins pouvoir discuter de son oeuvre plus que de l'air du temps.

Est-ce que tu m'entends ? de Hugues Royer aux Editions de l'Archipel, en librairie depuis le 9 avril 2014

mercredi 9 avril 2014

Le récit de Marie-Magdeleine Lessana d'Un théâtre de l'émotion au Mali aux éditions de l'Harmattan

with 0 Comment
J'ai rencontré Marie-Magdeleine Lessana à la librairie Tschann, au 125 boulevard du Montparnasse, à Paris. C'est un lieu historique à bien des égards. Pour son implication auprès des artistes de théâtre, comme Samuel Beckett. Pour son énergie dans la mise en place de la loi sur le prix unique du livre, une spécificité française que les auteurs du monde entier nous envient.

L'équipe qui est aujourd'hui à la tête de cette librairie poursuit son travail en direction d’un lectorat fidèle à la qualité des textes. Elle défend autant la Poésie, la Littérature, les Sciences Humaines, l’Esthétique.

Rien de plus "naturel" alors pour eux que d'inviter l'auteur d'Un Théâtre de l'émotion au Mali, à présenter son ouvrage publié chez L'Harmattan.

Marie-Magdeleine Lessana y fait le récit de son expérience aux côtés d'une troupe théâtrale française partie en pays Dogon pour monter un spectacle mixant musique, mime, improvisation et texte avec des artistes africains. En France, au Mali et jusqu'à Moscou, c'est dans le choc entre tradition orale et dictat de l'écrit et au fil des palabres que les sensibilités se sont mobilisées.

Marie-Magdeleine Lessana a été membre de l'École Freudienne de Paris, dirigée par Jacques Lacan. Elle a participé à la fondation de l'École Lacanienne de Psychanalyse (1985). Elle a beaucoup publié dans le domaine de la psychanalyse. Elle a écrit notamment deux essais sur Marilyn :
Marilyn : portrait d'une apparition, éditions Bayard, 2005.
Marilyn Monroe et Arthur Miller, Au risque d'apparaître, in collectif L'amour fou, Maren Sell Éditeurs, 2006.

Elle est également romancière et lorsqu'elle décide d'accompagner une troupe de théâtre en Afrique c'est à titre privé (et bénévole) qu'elle entreprend l'aventure. Elle revendique cette position même si elle concède qu'elle ne peut pas oublier complètement quelques réflexes propres à son métier.

De fait elle livre un récit très fidèle et très lisible par un large public. Son texte devrait circuler dans les cours de théâtre. J'ai rarement eu entre les mains quelque chose d'aussi limpide et d'aussi accessible sur la création théâtrale.

Tout est né de son intérêt pour le spectacle vivant, d'une rencontre avec un comédien, de conversations émouvantes et d'une envie soudaine de partir en Afrique, dans une ville qu'elle connaissait déjà ... et d'y aller comme romancière.

On lui répondit simplement : c'est l'envie qui compte (j'entends qui conte). Elle fut acceptée d'emblée par le groupe qui ne la connaissait pas et qui ne la découvrit qu'à Roissy 3, qu'elle désigne sous le terme d'aéroport des pauvres.

Si on y va en acceptant de se débarrasser de nos clichés on rencontre quelque chose de très fort, confie-t-elle. Avec le sentiment d'assister à une fabrique, une "apparition".

Elle raconte ce qui est une forme de résidence d'auteur, un peu surprenante, non académique, dans une position d'observatrice silencieuse et intéressée qui se légitimera au fil du temps en prenant le rôle de "regard extérieur". Cette fonction n'est pas encore très courante en France même si on la remarque parfois au générique de certaines pièces. Elle est totalement banale en Allemagne.

Elle est la-bas la toubadou qui va dormir au Cheval Blanc, qui comme son nom l'indique est l'hôtel des Blancs. Elle sera quelqu'un d'étrange qui est devenu familier tout en conservant son étrangeté. Cette position lui a permis de saisir que le premier texte qui avait écrit pour être joué au Mali amenait les comédiens à entrer dans la vision de l'Afrique vue par des occidentaux. Le projet a ensuite été entièrement remanié.

C'est annoncé comme un "récit" mais c'est bien le roman de cette aventure, la version habitée de l'auteur. Sans censure ni omission. C'est toute l'Afrique que l'on y retrouve, sa beauté, ses couleurs (l'ocre en particulier), les bagages en volume débordant comme un chou-fleur sur le toit des autos, les sacs de plastique noirs comme des corbeaux accrochés aux branches par le vent, les grappes fébriles d'enfants, la chaleur, la poussière et la saleté, les maladies, l'épuisement, la mafia aéroportuaire.

L'espérance de vie n'est que de 41 ans au Mali et trois enfants sur quatre meurent du paludisme avant l'âge de deux ans. (p. 25) Quelque chose en Afrique refuse de réagir. (...) Cependant la haute technologie est là. Tout le monde a son portable, sa moto alors qu'il n'y presque pas de quoi manger, pas d'eau. (p. 72)

Marie-Magdeleine Lessana explore des questions très sérieuses autour de la langue et des divers moyens d'expression (pantomime, slam, poésie ...), de la culture orale qui n'est pas celle de l'écrit (la nôtre), de l'horreur du mensonge et de la parole inventée (même sur une scène de théâtre), de la magie et de la réalité, de la parole sacrée qui s'oppose à la parole profane, de la mythologie ... du temps qui n'est pas un chemin, ni un avenir mais un présent (parler au futur est perçu comme une arrogance), de la maladie du vent qui s'apparente à un délire de persécution.

Elle n'occulte aucun problème, aucun souci, ni aucune joie non plus.

Elle avoue avec sagesse : j'aime les questions, je ne sais pas faire les réponses.

Et pourtant, tout en se défendant d'avoir fait un livre de psychanalyse ou une étude ethnologique elle nous donne des clés pour comprendre. Par exemple en pointant qu'en Afrique tout est collectif au détriment d'un Moi.

Cette expérience l'a transformée. Elle continue d'aller beaucoup au théâtre où son regard ne faiblit pas en terme d'exigence. Le livre est dédié à Patrice Chéreau dont elle reprend de très beaux textes plus loin (p. 106) comme celui-ci : l'acteur est solitaire. il fait un pèlerinage dans le pays des mots. La définition que l'auteur nous donnait du théâtre n'est pas moins belle : le théâtre est quelque chose d'intelligent qui touche les gens là où ils sont (p. 53).

Dans la video qui suit elle parle davantage du spectacle que de son livre, témoignant bien de sa position...



Un théâtre de l'émotion au Mali, Récit de Marie-Magdeleine Lessana, aux éditions de l'Harmattan, mars 2014

mardi 8 avril 2014

Les Thermes du Paradis de Akli Tadjer chez JC Lattès

with 0 Comment
Akli Tadjer nous offre un roman très original avec Les Thermes du Paradis. D'abord parce qu'il nous confronte à l'univers des Pompes funèbres. Ensuite parce que les personnages sont hauts en couleur et très attachants. Enfin parce que, tout en étant profond, le ton du livre est teinté de suffisamment d'humour et de décalage pour qu'on ne le lâche pas une fois qu'on l'a commencé.

En résumé :
Adèle Reverdy est une jeune femme pleine de complexes et, pour comble de malheur, les hommes la fuient dès qu’elle avoue son métier de croque-morts.Mais sa vie va changer le jour de ses trente ans. Parmi les invités venus à la fête organisée par sa sœur, il y a Léo, ancien trapéziste devenu aveugle à la suite d’un accident, employé comme masseur aux Thermes du Paradis. Un soleil noir dans la vie d’Adèle qui, aidée de sa meilleure amie Leila, talentueuse thanatopractrice, va tout mettre en oeuvre pour conquérir le cœur de Léo.
Dans un précédent ouvrage, intitulé Alphonse, l'auteur abordait déjà le thème de l'altérité, engendrant la peur, et expliquant le racisme (sans jamais le justifier bien sûr). Son nouveau roman n'y échappe pas mais il aborde le sujet avec un angle plus large puisque le métier d'Adèle lui confère un statut de marginale.

La jeune femme saura faire preuve de courage, d'audace et d'une patience infinie pour obtenir ce qui lui tient à coeur. Ce qui aurait pu passer pour une histoire invraisemblable tient de par la construction des personnages.

Je me souviens avoir rencontré Akli Tadjer au Salon du livre 2011. Nous avions discuté cuisine (je n'avais pas encore lu ses romans). J'avais perçu que la nourriture représentait à ses yeux une des composantes du bonheur, ce que je retrouve en filigrane dans son dernier livre.

La mort est un thème qui refroidit beaucoup de monde, moi la première. Akli Tadjer nous la montre ici sous un autre éclairage, flirtant presque avec l'univers de Tim Burton quand Adèle ouvre son vestiaire, planqué dans un cercueil dressé à la verticale.

Il transforme une bluette en belle histoire avec son art de la formule :
La célibataire malgré elle pose son cul déshérité sur une méridienne de velours rouge en s'enivrant de champagne pour oublier qu'elle n'attend plus rien de l'amour et soudain c'est le miracle; un beau mec plongé dans des nuits infinies surgit. C'est Léo, il est noir, trentenaire comme elle, qui a un teint de bougie, mal dans sa peau depuis des jours infinis. A eux deux, ils sont l'unité des contraires. Elle lui offre ses pieds endoloris qu'il masse avec une douceur qu'elle ne pourra jamais oublier.Elle est foudroyée, et tous les autres chapitres à venir sont à écrire. (p. 89)
Invoquant Paul Eluard, la jeune femme affirme plus loin : Il n'y a pas de hasard. Il n'y a que des rendez-vous. (p.104)

Aucune place n'est concédée au hasard même plus tard quand Adèle courra le risque d'investir 48 000 euros dans une intervention qui pourrait risquer de l'éloigner de son amoureux.

Elle mesurera la force (ou la faiblesse) des promesses passées, lorsqu'on s'est promis entraide et solidarité et qu'on est dans le dur. Le très dur même. (p. 244)

Il lui fait chanter l'air si touchant du film de Percy Adlon, Bagdad Café, I'm calling you. Il la pousse à se confronter à une blonde qui aurait pu rivaliser avec une héroïne de la série Amour, Gloire et Beauté au travers d'un premier dialogue surréaliste (p. 210-213).

Le choix de cet univers des Pompes funèbres n'est pas, lui non plus un hasard. L'auteur a expliqué en interview qu'il avait accompagné un de ses proches dans une telle entreprise de pompes funèbres pour le décès d’un parent. L’agent funéraire qui les avait reçus ne correspondait pas à l'idée qu'il se faisait du métier. C'était tout le portrait d'Adèle.

Sont ensuite arrivés les autres personnages, tous très typés. Il a suffit de se laisser porter par leur tempéraments pour dévider leur histoire que nous, lecteurs, allons suivre avec un plaisir certain.

Akli Tadjer est l’auteur de huit romans, dont trois ont été adaptés pour la télévision, Le Passager du Tassili, Le Porteur de Cartable, et Il était une fois... peut-être pas .

Les Thermes du Paradis de Akli Tadjer, éditions JC Lattès

jeudi 3 avril 2014

Histoire naturelle, premier roman de Nina Leger chez JC Lattès

with 2 comments
J'ai reçu Histoire naturelle par la Poste, alors que je ne l'avais pas demandé. Je l'ai aussitôt ouvert et j'ai tout de suite su que j'allais modifier mon emploi du temps de la soirée pour en poursuivre la lecture. C'est donc sans surprise que je viens d'apprendre que le service des manuscrits de Jean Claude Lattès avait répondu positivement à Nina Leger dans les quinze jours. C'est assez rare de rentrer comme ça dans le monde de l'édition. Et d'autant plus qu'une autre maison, prestigieuse, lui a donné elle aussi son accord ... mais un tout petit peu plus tard, alors qu'elle avait déjà signé.

Son roman est très bien construit. L'écriture reflète la maturité des âmes bien nées. J'ai du vérifier par deux fois les indications biographiques de l'auteure, ne parvenant pas à me souvenir qu'elle était si jeune. J'ai eu envie d'avoir un entretien avec elle pour prolonger cette découverte. Il se trouve que ce fut sa première interview. Vous ne risquez donc pas de trouver ailleurs ce que vous allez lire à son propos.

Une fois franchie la première étape, les choses ont suivi un cours plus lent. Nina a patienté presque exactement un an avant d'avoir le texte entre les mains sous sa forme définitive de livre. Il est en librairie depuis le 5 mars et elle laisse faire les choses, sans interroger son éditrice sur les ventes, n'ayant d'ailleurs aucune idée de ce que serait un "bon" chiffre.

Un huis clos dans une bibliothèque ...

L'histoire se déroule dans une petite ville de province, qu'on désignera sous le nom de Saint-Mares, au sein d'une bibliothèque, mais cela aurait pu être dans n'importe quel autre "thèque", pourvu que ce soit un endroit spécialisé dans la conservation, avec des bureaux en sous-sol, où deux femmes se feraient face, dans un espace public qui est un lieu de silence.
Nina Leger connait bien l'univers des bibliothèques. En tant que chercheur. Elle termine une thèse en histoire de l'art sur l'utilisation de la perspective linéaire par des artistes conceptuels américains des années 70 comme Sol LeWitt dont j'ai vu des oeuvres à l'Espace culturel Vuitton et au Silo de Marines.
Les bibliothécaires risquent d'être heurtées par les premières pages, découvrant une image peu flatteuse  de la profession. Accueillir et conseiller un chercheur n'est pas la même chose qu'accueillir et conseiller la fille du postier qui vient pour la 3ème fois emprunter l'intégrale de Mimi Cracra. (p.14)

Alors, forcément, quand le maire lègue les enregistrements de mugissements d'animaux qu'il a faits dans les savanes africaines, et sachant qu'il existe au moins trente sept verbes pour caractériser les cris de ces bêtes (p. 16), sans parler du bruit de leur déglutition ou de leurs déplacements, le directeur se voit dans l'obligation de recruter une personne compétente puisque c'est à peine si son équipe connait la différence entre faune et flore.

Il activa la tuyauterie de son réseau, et après deux mois de siphonnage, la plomberie bureaucratique crachota une réponse. C'est là que les choses ont mal tourné. La réponse s'appelait Mlle Valleski.

La recrue "avance", abonde en bonne volonté, complimente astucieusement, mais sans parvenir à cacher un tempérament qu'on nous dit être celui d'une séductrice (p. 51, mais si elle n'était "que" séduisante ... ?) et qui perturbera gravement la vie de la narratrice qui se vit comme l'oryctérone de ces lieux en paisible hibernation depuis trois ans (p. 31) exaltant une jalousie paroxystique.

... qui devient un huis-clos entre la narratrice et le lecteur

Carole Valleski est-elle ce qu'on appelle une séductrice ou la narratrice l'en accuse-t-elle parce qu'elle est imbibée de jalousie par suite d'un déficit d'estime de soi (à moins que ce ne soit un trop plein de bouffée narcissique) ? La jalousie mise en scène par Nina Leger n'est pas celle du dictionnaire. C'est une sorte de synthèse de l'opposition entre désir et haine.

La structure paranoïaque pathologique de la narratrice est favorable et l'arrivée de cette collègue sera l'élément déclencheur. Le lecteur, et c'est intentionnel de la part de l'auteur, éprouvera longtemps de la compassion pour elle. Jusqu'à la page 111 où elle refusera le plaisir qu'un texte qu'elle a écrit a été préféré à celui de celle qu'elle nous montre comme sa rivale : je me sens trahie. J'avais prévu ma défaite.

Quelques pages auparavant le lecteur commençait à douter : et si toute cette histoire n'était que pur fantasme ? Cette Carole Valleski n'existe peut-être pas. Ou, si elle existe, peut-être n'est-elle pas celle qu'on nous montre. Un retournement est envisageable. Cette manière d'écrire est proche de celle qu'on adopte quand on est spécialisé dans les nouvelles (ce qui était le cas pour Nina Leger jusque là).

L'auteur prépare le lecteur au détachement : je n'ai personne avec qui m'étendre sur le confortable matelas de mon malheur (...) enragée perpétuelle; j'échafaude des vengeances pour des affronts que je n'ai pas reçus (...) trouvant là une jouissance d'orycterope (...) de bête aveugle. (p. 71)

Valmont au féminin

On pense à la construction du rapport amoureux tel qu'il est architecturé dans les Liaisons dangereuses. Et c'est sans surprise que la citation de ce livre apparait page 109. La narratrice s'avérera être une redoutable manipulatrice, sorte de Valmont au féminin provoquant la perte d'une Carole Vallesky-Cécile de Volanges. Nous ne sommes plus dupes de sa plainte, en tant que Mme de Clèves se retirant au couvent et s'y portant comme un charme (p. 50).

Et quand elle a causé sa chute (à ce moment là au second degré p. 143) elle veut nous faire croire que plutôt que d'emprunter la deux fois quatre voies de la réjouissance, ses sentiments se déroutent vers des sentiers saugrenus (...) elle s'apitoie, compatit.

Une histoire naturelle est un roman qui parle de rivalité, instauré par un rapport de dévoration. La narratrice dévore les compétences de l'autre pour devenir la même personne. C'est une histoire de doubles en miroir. C'est aussi un livre qui traite de la paranoïa.

Un sens de la métaphore et des formules qui font mouche

Il est rare de trouver dans un même roman autant de pépites comme
- J'y pense et j'y arrière-pense (p. 57)
- Le directeur du MNHN ...LZBA ...UR310 (...) le gratin des acronymes (p. 63)
- Elle est le titre et moi l'équivalent humain d'une note en bas de page, illisible, cantonnée dans un quasi-hors-champ, en corps 7 (p. 78)
- Imaginez cela et voyez ceci (p. 167)

On peut ajouter des références culturelles précises et nombreuses. A l'Angélique d'Ingres, attachée par les poignets à un rocher, sans savoir parce qu'on se situe encore au début du roman, si ce choix marque une tendance sadique ou masochiste. Le titre de l'oeuvre à lui seul mériterait qu'on s'attarde.
A la double photographie d'Helmut newton, Sie Kommen (Naked and Dressed), Paris, 1981 (p. 193) qui justifie la fin du roman.

L'un ou l'autre aurait pu être conçu comme marque-pages.

Le vernis craque. Celui qui polit les ongles comme celui de la société bienpensante, et pourtant ô combien médisante, d'un vase-clos provincial.

Cinq ans, dix ans ont passé

Je me suis interrogée sur l'avenir de la jeune femme. Son changement de vie professionnelle lui aura-t-il permis de s'apaiser ? Le drame qui nous a été donné à voir n'est-il qu'un épisode ? Aura-t-elle au contraire  fait de nouvelles victimes ?

Nina Leger préfère ne pas imaginer ... n'étant pas favorable à la résolution de l'énigme.

Il me vient une idée ... Elle est appelée dans une médiathèque de province pour traiter un fonds assez particulier pour lequel sa compétence est sollicitée. A son arrivée on lui présente une jeune femme qui va être sa collègue. Les ongles crissent. Elle se sent importante. Les ongles brillent, rouges, bombés. (...) Assise de l'autre côté du bureau, sa nouvelle collègue s'éternise à l'engloutir des yeux.

Histoire naturelle, Nina Leger chez JC Lattès, en librairie depuis le 5 mars 2014
Hebergeur d'imageHebergeur d'imageHebergeur d'imageHebergeur d'image

Abonnés